Auteur/autrice : Gérard Mermet

  • Gilets Jaunes : une piste pour la sortie de crise

    Le temps est venu de faire un premier bilan de que nous avons appris et compris lors des quatre premiers actes de la « pièce » qui se joue à guichets fermés sur les théâtres nationaux et régionaux depuis le 17 novembre. Son titre : La révolte des Gilets Jaunes.

    Trois enseignements principaux

    Une partie des Français a été indéniablement oubliée depuis plusieurs décennies par les responsables politiques qui se sont succédé. Celle qui, sans être dans la misère la plus profonde (globalement peu représentée dans le mouvement) éprouve des difficultés à boucler ses fins de mois, malgré une redistribution des revenus plutôt plus généreuse en France qu’ailleurs. Mais le gène de l’égalitariste est présent dans l’ADN national, qui comporte aussi celui de la révolution.
    Ces « travailleurs pauvres » se sentent en outre méprisés par les « élites ». Ils ont également et légitimement peur de l’avenir, considérant que le « nouveau monde » ne devrait pas leur profiter davantage que l’ancien. Les frustrations se sont ainsi accumulées, débouchant sur une colère immense, assortie de revendications multiples, souvent contradictoires, qui ne sont portées par aucun représentant véritable.
    Leurs messages ont d’abord été fortement exprimés sur les réseaux sociaux, puis abondamment relayés par les médias traditionnels. Ils sont soutenus par une large partie de l’opinion, par identification, empathie et/ou crainte de subir bientôt le même sort.

    Un tournant social indispensable à la réussite du quinquennat

    Si l’on considère (et espère) que la pièce se jouera en cinq actes, le dernier devra répondre par des mesures concrètes et fortes aux questions et attentes exprimées dans les quatre premiers. Principalement celles liées à l’accroissement du pouvoir d’achat et à la réduction des inégalités. Mais cela va coûter très cher. D’autant qu’il faudra dans le même temps financer la transition environnementale, indemniser la baisse tendancielle de l’emploi (liée à la « robolution »), assurer une gestion moralement acceptable et économiquement supportable de la pression migratoire, satisfaire la demande croissante de sécurité, réinventer l’Europe. Le tout dans un contexte de ralentissement de la croissance mondiale, de raidissement général, de guerre commerciale et de risque terroriste.

    Or, les caisses de l’État (donc des Français en tant que nation) sont désespérément vides. Les dépenses publiques sont très élevées (plus de la moitié du PIB). Les déficits sont récurrents (commerce extérieur, budgets des communes…). Les prélèvements obligatoires atteignent des records. L’endettement est excessif (une année totale de production). Il serait irresponsable et dangereux de laisser empirer encore cet héritage légué à nos successeurs.

    Un transfert  de pouvoir d’achat

    Dans ce contexte, on ne voit pas d’autre solution, pour redonner de l’argent à ceux qui n’en ont pas assez, mais aussi de la dignité et de l’espoir à ceux qui n’en ont plus, que de leur transférer une part de la richesse (revenus et/ou patrimoines) détenue par les mieux lotis. C’est donc un tournant social qu’il va falloir effectuer. Un contrepoint au tournant libéral (dit « de la rigueur ») réalisé par François Mitterrand en 1983.
    Emmanuel Macron s’est exprimé lundi 10 décembre pour annoncer certaines mesures visant à augmenter le pouvoir d’achat (Crédit : Capture d’écran YouTube)
    Emmanuel Macron s’est exprimé lundi 10 décembre pour annoncer certaines mesures visant à augmenter le pouvoir d’achat (Crédit : Capture d’écran YouTube)

    Miser sur l’effet de levier du « facteur quatre »

    À l’examen, la mise en place de ce virage social n’apparaît pas aussi complexe et difficile qu’on peut l’imaginer. Tentons une proposition concrète, comme piste de réflexion à destination des Gilets Jaunes et de leurs interlocuteurs, lors des forums prévus pour les prochains mois, qui décideront en partir de l’avenir de la France.

    Les 20% de ménages français les plus aisés perçoivent en moyenne un revenu d’environ 8000 euros par mois, avant impôts directs et contributions diverses (chiffre arrondi, établi à partir de calculs fondés sur les niveaux de vie*). À l’autre bout de l’échelle des revenus, les 20% de ménages les plus modestes reçoivent en moyenne environ 1 000 euros par mois, avant prestations sociales (ils ne paient pas d’impôts sur les revenus, comme un peu plus de la moitié des ménages, et les prestations sociales représentent en moyenne environ un tiers de leur revenu disponible).

    Le rapport entre ces deux quartiles extrêmes est ainsi un peu supérieur à 8 (8,4 précisément). On notera au passage qu’il n’est plus que de 3,9 après les impôts payés par les « riches » et les prestations reçues par les « pauvres ». Une preuve que le système de redistribution national est assez efficace. Il reste cependant insuffisant pour que les seconds puissent vivre « dignement », compte tenu notamment de la hausse continue de la part des « dépenses préengagées » (logement, assurances, communication…), qui peut atteindre 60% pour les plus modestes.

    Une forte incidence pour les plus modestes

    Supposons maintenant que l’on réduise de 10% les revenus des 20% de ménages les plus aisés, sous la forme d’une contribution (à un taux progressif au sein de la tranche concernée), associée à une pédagogie adaptée. Leur revenu moyen passerait ainsi de 8 000 euros à 7 200 euros mensuels. Un montant qui ne semble pas de nature à les priver considérablement, de sorte que l’on n’imagine guère qu’ils défileraient dans la rue pour s’en plaindre (avec peut-être des gilets de costumes trois pièces…).

    En revanche, l’effet de cette nouvelle redistribution sur les 20% de détenteurs des revenus les plus modestes serait considérable : ils verraient leur montant passer de 1000 euros à 1 400 euros par mois, compte tenu de l’effet de levier du « facteur 4 » existant (ratio d’inégalité moyenne). Beaucoup pourraient sans doute ainsi faire vivre plus décemment leurs familles, sans recourir à des crédits qu’ils ne peuvent souvent plus rembourser.

    Un moyen de réconcilier les deux France

    On pourrait bien sûr choisir d’autres hypothèses que celle proposée, tant en ce qui concerne la part des ménages aisés qui seraient contributeurs, le niveau d’effort qui leur serait demandé et la répartition des sommes transférées entre les ménages en difficulté. Les cerveaux bien structurés de Bercy pourront facilement affiner, simuler et « lisser » différents scénarii sur l’ensemble des ménages, avant de les présenter aux responsables politiques et aux citoyens. Le transfert témoignerait d’une réelle solidarité de la « France d’en haut » à l’égard de celle d’ »en bas », étape nécessaire à leur réconciliation. Il éloignerait aussi la perspective d’une révolte du « peuple », dans la rue, sur les lieux de travail ou dans les urnes.

    Notons enfin que ce tournant social n’impliquerait pas un « changement de cap » véritable et un chamboulement du programme initial du Président de la République. Il rendrait au contraire plus crédible l’étiquette « et de droite et de gauche » qu’il avait initialement souhaité se donner, contrepoids à celle qu’il s’est vu accoler de « président des riches ».

    Cet effort préalable d’équité n’enlèverait rien en effet à la nécessité des réformes prévues à court ou moyen terme : transition énergétique ; financement des retraites futures ; indemnisation du chômage ; actualisation du statut de la fonction publique ; encouragement des entreprises à créer de la croissance, etc.

    Tirer des bords sans modifier le cap final

    Quel que soit le cap choisi, les marins savent bien qu’il faudra « tirer des bords » (à babord et à tribord si l’on ne veut pas utiliser le langage politique de l’ »ancien monde ») pour arriver plus vite au port. Cela permet d’être plus souvent « au vent » et de continuer d’avancer, plutôt que de l’avoir « debout » (face à soi) et de reculer. Cela permet aussi, lorsqu’on traverse une tempête, d’obtenir l’aide des passagers en les transformant en membres de l’équipage. Une métaphore de la démocratie à réinventer.

    Gérard Mermet, tiré de l’article publié sur le site WEDemain.fr le 14 décembre 2018

    *Les calculs conduisant à ces revenus sont basés sur l’indicateur a priori le plus fiable (même s’il est complexe) des revenus et des inégalités qu’ils recouvrent : le « niveau de vie » (ensemble des revenus perçus par les ménages avant impôts directs et prestations sociales) par « unité de consommation » (notion permettant de tenir compte du nombre de personnes dans chaque ménage, de façon que le niveau de vie soit sensiblement le même pour chaque individu au sein du ménage). Le premier adulte compte ainsi pour 1 UC, les autres personnes de 14 ans et plus pour 0,5, les enfants de moins de 14 ans pour 0,3). On fait ensuite l’hypothèse qu’un ménage moyen compte 2,2 personnes, mais seulement 1,7 UC. 20% des ménages (5,6 millions) représentent environ 13 millions de personnes. Le transfert total évoqué en exemple atteindrait 54 milliards d’euros, soit 13 fois le montant de l’ISF avant sa transformation en IFI.

  • Pour une prospective des catastrophes

    L’attentat perpétré en Allemagne, les massacres d’Alep, mais aussi les accidents, les maladies ou les catastrophes naturelles illustrent si besoin était la vulnérabilité des êtres humains, où qu’ils se trouvent et quoi qu’ils fassent. La connaissance de ces risques peut inciter selon les cas au fatalisme ou à l’application systématique du « principe de précaution », ces deux attitudes n’étant pas forcément exclusives l’une de l’autre. La première facilite l’accepter du danger, mais n’aide pas à lutter contre lui. La seconde n’est guère plus efficace, car elle est souvent paralysante. Elle ne favorise pas l’innovation, qui apporte souvent des solutions aux problèmes.

    Le seul avantage de la « précaution » est d’aider à prendre conscience du nombre croissant des menaces qui pèsent aujourd’hui sur le monde : terrorisme, chômage, décroissance, robotisation, endettement, extrémisme, famine, épidémies, pollution, appauvrissement, réchauffement climatique… La liste n’est évidemment pas exhaustive ; il suffit de faire une rapide analyse de contenu des informations diffusées dans les médias pour s’en convaincre. Elle traduit le paradoxe d’un monde où la connaissance ne cesse de progresser et qui s’est doté des moyens d’éradiquer de nombreuses maladies, de lutter contre de nombreux dangers. Mais qui en produit et subit toujours de nouveaux.

    Tous les risques ne se valent pas

    Devant cette énumération, une question, bien sûr, vient à l’esprit : de tous ces dangers, quels sont les plus « graves », donc ceux contre lesquels il faut se mobiliser en priorité ? La réponse est évidemment difficile à apporter. Une chose pourtant paraît certaine, de façon intuitive : tous les risques ne se valent pas. SI la prévention peut être nuisible, la prévention et la prévention peuvent être utiles.

    Pour les mettre en œuvre, il faut commencer par répertorier et nommer les risques. Un exercice assez peu réjouissant, sauf à être masochiste, puisqu’il consiste à recenser tout ce qui peut nous faire du mal. Il faut ensuite tenter de les évaluer, quant à leur probabilité d’occurrence et à leurs conséquences potentielles pour chaque individu, groupe, société, parfois pour l’Humanité tout entière. On peut alors les classer en catégories, selon leur nature : sociale, économique, financière, environnementale, sanitaire, politique…

    On pourrait aller plus loin, en créant pour chacune des menaces existantes (ou des catégories qui les regroupent) une sorte d’« échelle de Richter », utilisée aujourd’hui pour les tremblements de terre. Avec une différence fondamentale : elle serait utilisée avant l’occurrence des risques et non après. Bien sûr, tout dépendrait des critères que l’on se donnerait et des poids relatifs qu’on leur accorderait. L’échelle serait en effet très différente selon la sensibilité de chacun, son expérience ou sa mémoire des catastrophes survenues, sa vulnérabilité personnelle, ou l’horizon temporel qu’il se fixe (consciemment ou non) pour évaluer le danger. Pour mesurer la gravité perçue de chaque catégorie, on pourrait ainsi utiliser une gradation selon six axes distincts et complémentaires.

    Un espace d’évaluation à six dimensions

    .
    Le premier axe serait celui de la visibilité : un risque invisible (virus, microbe, vol de données sur Internet, krach financier, guerre numérique…) est a priori jugé plus inquiétant qu’un danger apparent, bien identifiable par les sens : accident de la route, maladie, guerre traditionnelle…

    . Un deuxième axe concernerait la prévisibilité des risques. Ceux qui sont difficiles à anticiper avec précision (tremblements de terre, agressions, attentats…) sont a priori plus redoutables que ceux qui peuvent être anticipés par leurs signes avant-coureurs : faillite d’une entreprise, surendettement d’un ménage, cessation de paiement d’un État….

    . Le troisième axe serait celui de la temporalité. On placerait à une extrémité les risques temporaires, dont les effets sont limités dans leur durée : difficultés économiques conjoncturelles, pics de pollution, crises sanitaires, attentats… A l’autre bout se situeraient les risques plus durables, tels que le réchauffement climatique, la surpopulation, crises politiques structurelles.

    . Un quatrième axe distinguerait le degré de « naturalité » des risques. D’un côté, ceux qui sont d’origine naturelle, que l’on accepte par fatalisme parce qu’on n’est pas en mesure de les prévenir (inondations, raz-de-marée…). De l’autre, ceux qui sont artificiels, c’est-à-dire généralement d’origine humaine : catastrophes industrielles, accidents d’avion, explosions atomiques…

    . Le cinquième axe évaluerait la gravité potentielle des risques. Il opposerait par exemple les maladies bénignes aux cancers incurables, les accidents corporels « réparables » aux handicaps définitifs, les simples manifestations aux révolutions… Il fournirait des informations importantes pour l’établissement des priorités dans la lutte et la prévention.

    . Le sixième et dernier axe indiquerait le degré de connaissance que l’on a des menaces identifiées ; les risques connus (accidents domestiques, maladies anciennes…) sont souvent plus faciles à prévenir ou à réduire que ceux que l’on découvre (effets des ondes électromagnétiques, maladies de l’environnement, risques liés à certains médicaments ou ingrédients alimentaires…) ou ceux sur lesquels on a encore peu d’expérience, comme l’islamisme radical ou les dérèglements cérébraux.

    Un modèle global pour comparer les risques

    L’utilisation de cette classification selon six axes permettrait de par exemple de constater que le risque de terrorisme numérique est proche du maximum sur chacune des échelles. Il est en effet invisible, imprévisible, potentiellement durable, totalement artificiel, potentiellement très grave et en grande partie inconnu dans les formes qu’il peut prendre.

    On verrait à l’inverse que le risque de terrorisme « classique » est moins imprévisible (grâce à l’action des services de renseignement), plus éphémère (car plus coûteux en préparation et plus risqué pour ses auteurs), plus « réel » (car perpétré par des individus bien visibles), généralement moins « grave » quant au nombre de ses victimes (même si chacune représente évidemment un drame) et de mieux en mieux connu du fait des expériences que l’on en a. Cela ne signifie pas qu’il faille se concentrer sur le cyberterrorisme (au détriment du terrorisme « classique »), mais qu’il est nécessaire de s’en occuper plus activement, avant qu’il ne provoque une catastrophe majeure.

    Le réchauffement climatique, principale menace pour l’Humanité ?

    Il resterait bien sûr à pondérer chacun des axes, ce qui suppose d’abord d’établir une hiérarchie entre eux. C’est ici que l’exercice est le plus complexe, et surtout le plus subjectif. Les appréciations peuvent en effet différer largement selon les personnes, leur culture, leur expérience, leurs croyances, leur vision du monde et de l’avenir (autant de caractéristiques interdépendantes).

    Malgré ces difficultés, on pourra peut-être conclure de ce travail que le plus grand des défis actuels et à venir n’est pas de faire progresser le pouvoir d’achat et la consommation, de soigner tous les cancers, de remplacer l’homme par des robots ou de l’« augmenter » grâce au transhumanisme. Ce serait plutôt de donner la priorité à la lutte contre le réchauffement climatique, grand oublié des responsables politiques de notre pays (et objet de déni de la part de certains ignorants, tels le nouveau président américain). Oublié aussi, par voie de conséquence, des citoyens. Mais ce n’est qu’une hypothèse ; si elle se vérifiait ainsi, elle aurait alors plus de force vis-vis de ceux qui la refusent aujourd’hui. Et elle convaincrait sans doute ceux qui hésitent encore sur l’attitude à avoir.

    Une nouvelle discipline à inventer

    Quels qu’en soient les résultats, il serait en tout cas salutaire de créer une discipline à part entière, que l’on pourrait appeler « prospective des catastrophes », et de lui donner les moyens de se développer, au plan international. Elle pourrait faire l’objet de travaux passionnants et extrêmement utiles, complétant et élargissement ceux menés un peu partout sur des risques spécifiques. Elle permettrait de rapprocher les peuples en leur montrant qu’ils sont tous à bord du même bateau et qu’ils ont un intérêt commun à éviter le naufrage. Elle permettrait de gagner du temps dans les ripostes à mettre en œuvre. Elle ferait sans doute émerger des méthodes nouvelles pour y parvenir, empêcherait des catastrophes et sauverait des vies. Peut-être même « la » vie.

    Gérard Mermet

    Chronique publiée le 21 décembre 2016 sur le site WEDemain.fr

  • La liberté, un outil au service de la sécurité

    Un nouveau type de radar va être installé dans des villes, aux passages cloutés. Combinant radar classique et vidéosurveillance, il se déclenchera lorsqu’un véhicule ne respectera pas la priorité accordée au piéton en train de traverser. Son conducteur sera soumis à une amende de 135 euros et à un retrait de 4 points sur son permis. Testé actuellement dans le sud-est de la France, ce « radar piéton » devrait être mis en service début janvier à Calais (sans doute pour éviter que la circulation n’y ressemble à une « jungle »…). Cette information a priori mineure est l’occasion de relancer le nécessaire débat entre sécurité et liberté, entre sanction et prévention, entre culpabilisation et responsabilisation. Entre défiance et confiance.

    Principe de précaution…

    Les adeptes du « principe de précaution » (l’une des nombreuses « exceptions françaises ») ou du « tout sécuritaire » se réjouiront de cette nouvelle mesure qui s’appuie sur le tryptique réglementation-contrôle-sanction. Elle s’ajoute à une multitude d’autres, des mentions obligatoires sur les paquets de cigarettes ou les bouteilles d’alcool, rappelant que « fumer tue » et que l’alcool est « à consommer avec modération » à la révision générale des normes imposées aux ascenseurs, en passant par les dispositions de protection concernant les piscines privées, ou les obligations faites aux écoles qui ont fait diminuer drastiquement le nombre des « classes vertes » proposées aux enfants. Tous ces interdits encombrent la vie quotidienne des gens. Ils compliquent le fonctionnement des entreprises, même s’ils font parfois la fortune de certains prestataires, comme celle des huissiers ou avocats. Mais les « sécuritaires » ajouteront que des accidents ont ainsi pu être évités, des vies ont été sauvées, citant en exemple la circulation routière. …

    ou de responsabilisation

    Les autres (dont fait partie l’auteur de ces lignes), s’inquiéteront de cette nouvelle contrainte imposée aux automobilistes, qui n’en peuvent déjà plus de devoir surveiller d’un œil les panneaux de limitation de vitesse, de l’autre le tachymètre de leur voiture… et attendent avec impatience la mutation physique qui leur permettra de poser un troisième œil sur l’évolution des réglementations en vigueur. Ceux-là verront surtout dans ce projet, comme dans beaucoup d’autres, une nouvelle illustration du manque de confiance entre les pouvoirs publics et les citoyens. Ils reconnaîtront que des vies (nombreuses) ont été sauvées par les mesures de la prévention routière (qu’il faudrait peut-être rebaptiser « surveillance routière »). Ils seront beaucoup plus sceptiques sur le nombre de drames évités par les clôtures des piscines ou les nouvelles normes imposées aux ascenseurs. Surtout, ils estimeront que l’on aurait pu arriver à la même réduction du nombre d’accidents (voire davantage) en responsabilisant les « usagers » ou les consommateurs plutôt qu’en les culpabilisant et en les infantilisant, une attitude liée depuis longtemps au « paternalisme » de l’État français. La comparaison des statistiques entre les pays développés témoigne en effet que l’on peut être aussi efficace ou davantage en matière de sécurité routière sans attenter aux libertés, tout en réduisant le niveau de fatigue et d’énervement. C’est le cas notamment dans les pays du nord de l’Europe.

    Rétablir la confiance plutôt qu’alimenter la défiance

    Mais la question ne saurait évidemment se limiter à celle des radars piétons. D’une manière bien plus générale, le recours permanent à la « peur du gendarme » (même remplacé par des systèmes électroniques, moins visibles et plus « pervers ») est socialement et philosophiquement moins satisfaisant que l’existence d’un contrat de confiance entre l’État et les individus-citoyens. Des études montrent qu’il l’est aussi sur le plan économique, car il conduit à de meilleurs résultats, pour un coût bien inférieur. On le constate notamment dans les entreprises qui donnent plus de liberté et d’autonomie à leurs collaborateurs ; elles obtiennent une « productivité » plus élevée que celles qui choisissent la contrainte et la surveillance. Sans avoir à supporter les frais matériels que cela engendre, ni les dégâts humains (stress, maladie, mal-être, burnout…). Ce constat est également vérifié à l’échelle des nations. Le Danemark en est un bon exemple : la confiance accordée a priori à chacun se traduit par des comportements plus responsables. La délinquance y est ainsi inférieure à celle que l’on connaît chez nous et les relations sociales bien plus apaisées. Les entreprises y sont aussi plus performantes, avec des taux de satisfaction supérieurs et des taux d’absentéisme inférieurs. Au total, le sentiment de « bonheur » y est maximal ; le Danemark détient en la matière un record mondial, tandis que la France est minée par un sentiment récurrent de déclin, de « moins bien », et conserve depuis des années son record peu enviable de pessimisme. Cette crainte de l’avenir explique largement sa préférence pour le statu quo et sa difficulté à se transformer.

    Une question de culture, pas de nature

    La différence entre les Danois et les Français ne saurait être innée. On sait en effet que les génomes des uns et des autres sont globalement similaires, comme ceux de l’ensemble des peuples de la planète. Cela signifie que les différences d’attitude et de comportement ne peuvent qu’être acquises, tout au long de l’éducation et du développement des enfants, et renforcée tout au long de leur vie adulte. Ce sont ainsi les rôles et les influences du milieu familial, des médias et de tout l’environnement humain, social ou politique qui sont en cause. Il ne s’agit pas d’une question de nature, mais de culture. Cette question, essentielle, est rarement abordée chez nous sous cet angle par les candidats à l’élection présidentielle ; la plupart se réclament plutôt d’une idéologie, ce qui est très différent. La culture a généralement pour but de rassembler, surtout lorsqu’elle est partagée par le plus grand nombre et s’impose à chacun. Au contraire, l’idéologie différencie, oppose et crée des clivages parfois irréconciliables. La plupart des programmes proposés aujourd’hui prennent en compte un supposé besoin irrépressible de confort et de sécurité de la population française. Ces besoins existent dans certains domaines, à l’égard notamment de la menace terroriste, face à laquelle on ne saurait se montrer naïf, angélique, et jouer les « bisounours ». Mais ils se manifestent de façon très différente dans d’autres domaines : environnement ; transport ; éducation ; logement… Les Français sont potentiellement prêts à participer à la résolution de ces problèmes, par leur action personnelle. A condition qu’ils aient le sentiment qu’on leur fait confiance, et qu’ils peuvent faire confiance aux autres, les deux attitudes étant généralement très corrélées.

    Privilégier la responsabilité

    Au cours de sa longue histoire, l’État français est devenu omniprésent et omnipotent. Il a développé avec les citoyens une relation basée sur la contrainte, sous-tendue par la culpabilité présumée. Les années de « crise » ont en outre été l’occasion d’une surenchère sécuritaire, qui a entretenu une défiance réciproque. Le développement de l’immigration et celui, concomitant, de l’extrême droite ont créé un climat de défiance dans les relations entre les habitants. La montée récente des inégalités l’a étendu aux groupes sociaux, favorisant le communautarisme. Il est temps de se demander maintenant si l’on ne pourrait pas privilégier l’autonomie et la responsabilité, au service de l’individu comme de la collectivité. Le choix de la confiance n’est pas antinomique avec la demande de sécurité ; il est au contraire un moyen de l’améliorer. Il n’est pas non plus lié à une sensibilité politique. Le temps où la liberté était considérée comme une attente de droite et la sécurité comme une demande de gauche est largement révolu. On peut et on doit aujourd’hui assurer la sécurité en améliorant la liberté. Celle-ci est la condition première du bien-être social et de l’efficacité économique que chacun des partis « raisonnables » appelle de ses vœux. Comme la très grande majorité de leurs électeurs.

    Gérard Mermet Chronique publiée le 14 décembre 2016 sur le site WEDemain.fr

  • La rupture tranquille

    Fin du premier épisode de la saga France 2017 pour les acteurs de droite. Après une primaire digne et honnête (même si elle connu parfois des moments assez rudes), les Républicains ont redoré l’image très abîmée dont souffrait l’ex UMP depuis le 18 novembre 2012. Et qui n’avait pas été effacée par son changement de nom, en mai 2015. Même si cet épisode n’a concerné qu’une partie minoritaire de la société, son déroulement et son issue témoignent de son évolution, de ses craintes, de ses espoirs et de ses ressorts.

    La revanche de la démocratie

    Pour les sympathisants qui avaient assisté au désastreux affrontement entre François Fillon et Jean-François Copé pour prendre la tête du parti, le traumatisme est sans doute en bonne partie atténué, sinon oublié. Vainqueur au final de la confrontation, Copé avait été accusé de tricherie. Il est désormais sorti par la (toute petite) porte, tandis que le battu d’alors a pris une éclatante revanche. Avec deux tiers des voix au second tour de la primaire, François Fillon a en outre écrasé son rival Alain Juppé. Une élection quasi « soviétique » dans son résultat, qui ne doit apparemment rien à la magouille, et tout à la démocratie.

    L’histoire est en effet révélatrice de la capacité des électeurs de mettre en place, sans vraiment se concerter (même si les conversations privées et les réseaux sociaux ont joué un rôle important) une stratégie collective efficace. En l’occurrence, l’élimination sans ménagement du flamboyant Nicolas Sarkozy, qu’ils jugeaient dangereux pour le pays, par sa propension à diviser un pays qui a au contraire grand besoin d’être rassemblé. Ils l’ont fait en outre sans que les instituts de sondage puissent le mesurer précisément, même si certains signes le laissaient présager (voir chronique précédente).

    Transfiguration d’un politique

    François Fillon fut longtemps considéré comme le « troisième homme », longtemps à bonne distance du « face à face » annoncé entre Sarkozy et Juppé, sous les radars des observateurs, moins précis semble-t-il que ceux des électeurs. Il est en effet peu à peu apparu à leurs yeux comme celui qui pouvait redonner du souffle à la droite. L’explication majeure tient sans doute au fait que sa personnalité a été au service de son programme, que l’on peut ainsi qualifier de « rupture tranquille ». Il proposait un changement radical, attendu par de nombreux sympathisants de droite, mais en leur donnant le sentiment rassurant qu’il ne le mettra pas en œuvre (s’il est élu l’an prochain) comme un aventurier, mais comme un pédagogue. Qu’il ne le fera pas en opposition avec les autres forces du pays, mais dans toute la mesure du possible avec elles.

    Par ailleurs, le candidat Fillon a réussi à faire oublier l’image de « mollesse » du Premier ministre qu’il fut, incapable de résister aux pressions, parfois aux humiliations infligées par son ancien patron, Nicolas Sarkozy. Pour ceux qui l’ont entendu dans ses meetings, ou vu lors des trois débats télévisés organisés entre les candidats, il est apparu « habité » par une volonté, porté par une « mission ». Celle qu’il s’est donnée de redresser le pays, et qu’il a matérialisée dans un programme.

    Son attitude intransigeante, son rappel constant de la gravité de la situation de la France, son sérieux assumé et son refus de la « pipolisation » ont séduit les électeurs agacés par les comportements des médias et les accommodements des autres candidats. Sa seule dérogation apparente fut de participer à l’émission Ambition intime (sur M6). Mais il y est apparu moins enclin que les autres candidats à livrer ses clés intimes, ce qui n’a sans doute pas nui à son crédit. Surtout, son ambition y a semblé davantage guidée par le désir d’aider son pays que de travailler à sa propre gloire. Il montrait ainsi que l’on peut être à la fois déterminé et modeste. Un assemblage assez rare en politique.

    Le plus dur à venir

    L’avenir dira si François Fillon est capable de mener à bien la mission qu’il s’est donnée. Ou qu’il a reçue ou cru recevoir, tel une Jeanne d’Arc des temps modernes. Il Iui faudra maintenant montrer aux Français impatients qu’il est le meilleur candidat « antisystème » parmi tous ceux qui affirment l’être (Le Pen, Mélenchon, Macron…). C’est ainsi qu’il parviendra à étendre son aura auprès d’une majorité des électeurs, de l’extrême droite à l’extrême gauche.

    Ce sera sans doute bien plus difficile à gauche, où sa volonté de réduire le nombre et les avantages des fonctionnaires passera difficilement. De même que son programme a priori bien plus favorable aux riches (baisse des impôts, suppression de l’ISF…) et aux entreprises (baisse des charges, refonte du Code du travail…) qu’aux ménages modestes (hausse de la TVA) et aux travailleurs (stagnation ou baisse du pouvoir d’achat). Le retour à la croissance, s’il se produit, sera-t-il suivi d’une baisse sensible du chômage et d’une réduction des inégalités, à laquelle les Français sont attachés ? Avant cela, cette stratégie du billard à plusieurs bandes sera-t-elle comprise par une majorité d’électeurs ?

    Le défi de Fillon, « thatchérien » ou « schröderien » selon le point de vue que l’on veut adopter, consistera à montrer, rapidement de préférence, que ce sont là les conditions d’un redémarrage de l’activité et d’un meilleur partage, in fine, des richesses. Il ne pourra le relever que si une dynamique s’installe, fondée sur une vision claire, partagée et confortée par le courage. Des ingrédients essentiels au retour de la confiance dans les politiques et à la réconciliation nationale.

    Gérard Mermet

    Chronique publiée le 28 novembre 2016 sur le site WEDemain.fr

  • Plaidoyer pour les sondages

    Depuis leur apparition, il est de bon ton de critiquer les sondages. Il est désormais convenu de les railler, suite aux « erreurs » qu’ils ont commises récemment : Brexit, Trump, Fillon… Face à ce bashing sans précédent, mais aussi sans nuances, les instituts font profil bas, sachant que tout ce qu’ils pourraient dire pour leur défense se retournerait contre eux. Gageons qu’un sondage sur… la perception des sondages par les Français donnerait des résultats assez désastreux. Si ce n’était pas le cas, ils conforteraient sans aucun doute la forte défiance dont ils sont l’objet.

    Cette défiance reflète en tout cas l’état d’une opinion qui rejette de plus en plus massivement le « système politico-médiatique », dans lequel elle place sans hésiter les sondeurs. On notera d’ailleurs, ironiquement, que c’est la raison d’être des sondages est précisément de refléter l’état de l’opinion ! Ils font donc en ce sens leur travail. On observera aussi que ce déferlement/défoulement est largement alimenté par les médias et leurs commentateurs, qui ont tenté depuis quelques mois d’analyser des intentions de vote qui ne se sont pas avérées. Ils ont donc un peu le sentiment d’avoir été trahis par ceux qui leur fournissent habituellement une bonne part de leurs informations et de leurs arguments.

    Des circonstances très atténuantes

    Comme le plus souvent, la réalité est plus complexe, et les sondeurs ont quelques circonstances très atténuantes. Ils sont d’abord confrontés à des situations totalement nouvelles, évolutives, dans un contexte d’incertitude généralisée, qui incite à la volatilité. N’ayant pas une expérience suffisante de ces situations, ils ne sont pas en mesure de « corriger » leurs modèles de recueil et, surtout, d’interprétation des résultats. La primaire de la droite est ainsi une « première », comme l’était le référendum britannique sur l’appartenance à l’Union européenne, ou la candidature d’un Donald Trump aux États-Unis.

    Les instituts font donc ce qu’ils peuvent, comme ils l’avaient fait dans les années 1990, au moment de la montée du Front national. De nombreux sympathisants n’osaient alors pas avouer ouvertement leur inclination, de peur d’être accusés de racisme et de xénophobie, de défendre l’indéfendable, tel qu’énoncé ou plutôt éructé par le leader de l’époque. Il a fallu quelques temps (et quelques élections) aux sondeurs pour estimer l’importance et le poids de ces « intentions cachées », et redresser les résultats qu’ils mesuraient afin qu’ils soient conformes aux votes réels constatés dans les urnes. Ces pondérations ont diminué avec le temps ; le coming out des sympathisants FN n’est plus aujourd’hui un problème pour eux.

    Une science humaine, donc faillible

    Les détracteurs des sondages ne doivent pas ignorer non plus (ou faire semblant d’ignorer) que l’enquête d’opinion n’est pas une science exacte, même si les résultats qu’elle fournit sont obtenus par des approches mathématiques (statistiques) rigoureuses, qui ne peuvent être remises en question (et que beaucoup de Français ignorent). La démarche s’inscrit donc en réalité dans les « sciences humaines », qui doivent faire avec des comportements à la fois conscients et inconscients, par nature difficiles à décoder.

    Les contempteurs doivent savoir aussi que le rôle des sondages n’est pas de prévoir l’avenir, mais de mesurer l’état de l’opinion au présent, à un moment donné. Ce moment est de plus en plus fugitif, de sorte que les chiffres publiés peuvent être déjà obsolètes. Mais surtout, et c’est là une faiblesse bien plus réelle que les précédentes, la forte demande des utilisateurs de sondages (politiques, entreprises, médias…) oblige les sondeurs à interroger des personnes sur des thèmes sur lesquels ils n’ont pas réfléchi, et surtout pas conclu, par manque de temps ou d’information suffisante. Ils se contentent alors souvent de restituer ce qu’ils entendent dans les médias, plutôt que d’avouer leur incertitude. Celle-ci s’estompe ensuite au fur et à mesure de l’information, des discussions en famille, au bureau ou sur les réseaux sociaux. Ce mouvement est de plus en plus rapide et ample, du fait de la vitesse de fonctionnement des outils d’information et d’échange utilisés.

    Une influence réelle…

    On ne saurait pour autant nier la capacité d’influence des sondages. C’est elle sans doute qui explique que les électeurs potentiels de la primaire de la droite se sont longtemps concentrés sur le duel annoncé entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Mais on notera que les personnes interrogées ont aussi contribué à cette influence, en déclarant aux sondeurs qu’ils allaient voter pour l’un ou pour l’autre, oubliant dans leurs choix François Fillon et les « petits » candidats.

    Les sondeurs ne sont pas pour grand-chose dans ce phénomène. Ils ont d’ailleurs identifié la montée rapide et inattendue de Fillon quelques jours avant le premier tour. L’examen comparé des évolutions d’intentions de vote des trois principaux candidats laissait d’ailleurs tout à fait prévoir que le troisième allait dépasser ses deux concurrents. Si les sondages avaient été autorisés les tout derniers jours, ils l’auraient montré avec évidence.

    C’est donc un « cercle vicieux » qui s’est mis en place, sans que quiconque ait eu besoin de tricher parmi les interviewés ou les intervieweurs. Les citoyens se sont d’abord laissé abuser par le contenu et la tonalité des médias, qui reprenaient les chiffres des sondeurs, qui de leur côté n’ont pu (ou su) intégrer cette dimension de « reflet » dans les données qu’ils obtenaient. Ce mouvement circulaire et cybernétique s’est ainsi entretenu de lui-même.

    … mais de moins en moins acceptée

    Ce qui a changé récemment, c’est que les citoyens acceptent de moins en moins cette influence des médias et des sondeurs sur leurs choix personnels. Les deux catégories font pour eux partie d’un même « système » qu’ils dénoncent et rejettent. Cet état d’esprit les incite même à vouloir mettre en défaut ce système en le rendant caduque. Il leur suffit pour cela de ne pas dire vraiment ce qu’ils pensent ou ce qu’ils ont vraiment l’intention de faire. Une sorte de jeu du chat (le sondeur-institution) et de la souris (le citoyen malin) s’est donc mis en place, en particulier chez les « souris » les plus critiques.

    Les autres, qui ne sont pas complotistes ou anti-système (il en reste), hésitent de plus en plus et sur nombre croissant de sujets, devant la difficulté de choisir, à un moment où tout est complexe, où personne ne sait vraiment ce qu’il faudrait faire pour résoudre les problèmes. Ceux-là changent aussi d’avis plus souvent, mais de bonne foi, au fur et à mesure qu’ils reçoivent et intègrent l’information, en discutent avec leurs « pairs » et choisissent in fine entre des options difficiles à comparer et à évaluer. Le zapping est encore plus légitime lorsque les options sont proches, comme ce fut le cas lors de la primaire de la droite, avec des candidats appartenant à la même « famille ».

    Un bilan global positif

    Si l’on doit faire la balance entre les inconvénients et les avantages des sondages, elle penche assez largement en faveur des seconds. Les sondages sont utiles, sinon nécessaires. Aucun autre instrument ne permet en effet de connaître avec la même précision l’état des lieux et celui des forces à l’œuvre dans la société. Même si cette précision est à relativiser selon les réserves décrites précédemment, et les fiascos récents.

    Aucun autre outil ne permet aux « acteurs (économiques, politiques, sociaux…) de prendre en compte ces éléments d’opinion dans leurs décisions, dans les multiples domaines de la vie individuelle ou collective. Cela ne signifie pas évidemment qu’il faille « gouverner en fonction des sondages », mais qu’il est important de chercher à savoir quels sont les attentes, espoirs, convictions, hésitations, frustrations ou craintes des publics auxquels on s’adresse : consommateurs, citoyens, individus ; parents ; travailleurs ; malades ; usagers des services publics ; contribuables…

    On peut évidemment vivre ou gouverner sans les sondages ; tous les peuples l’ont fait pendant des millénaires avant qu’ils soient rendus possibles par les progrès des mathématiques, et inventés par Gallup, Roper, Crossley et quelques autres dans les années 1930. Leur utilité a été démontrée pour la première fois lorsqu’ils ont prévu, contre l’avis général, la réélection de Roosevelt, en 1936. On pourra leur faire crédit qu’ils ont eu plus souvent raison que tort sur la durée.

    Un outil au service de tous

    On peut penser que la démocratie se porterait un peu moins bien, et sans doute un peu plus mal encore, en l’absence de sondages. Tous les fantasmes, mensonges, contre-vérités et manipulations seraient alors possibles. Les partisans de la théorie du complot répliqueront que les manipulations sont également possibles avec les sondages. Ils n’ont sans doute pas tort, mais elles sont rares, et de plus en plus repérables, du fait de la concurrence entre les instituts. Les conflits d’intérêt sont aussi plus facile à identifier, et il ne profit généralement pas à ceux qui en sont coupables.

    Il ne faut donc pas jeter les sondeurs avec l’eau du bain peu limpide (parfois même trouble) dans lequel baigne la société (mé)contemporaine. La grande majorité d’entre eux sont de bonne foi, et ne « roulent » pour personne. Ils opèrent de la façon la plus scientifique possible afin de fournir des éléments d’appréciation utiles à leurs clients (politiques, observateurs et commentateurs, médias…) comme aux citoyens. C’est à ces derniers d’utiliser et d’aiguiser leur esprit critique, leur capacité d’analyse et leur libre arbitre, de façon rationnelle et responsable, pour ne pas être victimes d’une dictature des sondages. Si la démocratie est le moins mauvais des systèmes, les sondages sont sans doute le moins mauvais outil pour faciliter son fonctionnement.

    Gérard Mermet

    Chronique publiée le 23 novembre 2016 sur le site WEDemain.fr

  • Faut-il être optimiste ou pessimiste ?

    C’était mieux avant et ce sera (encore) moins bien demain. Tel est le sentiment de la majorité des Français, mesuré dans de nombreuses enquêtes. Dans l’une des dernières en date (Ifop-Fiducial pour Paris-Match et Sud Radio, réalisée entre le 16 et le 20 septembre 2016), 70% se disaient pessimistes face à l’avenir pour eux et leurs enfants, 30% seulement optimistes. Une évolution spectaculaire en un an, puisque le rapport des « forces » était à l’équilibre en août 2015 : 50% contre 49%. 68% des Français estiment aujourd’hui que leurs enfants vivront moins bien qu’eux, contre 14% de l’avis contraire. Une certitude inquiétante, qui traduit davantage la résignation que la volonté de faire triompher le « progrès », quel que soit le sens qu’on lui donne. De nombreuses études internationales montrent en outre que nous détenons le record mondial (peu enviable, et récurrent) du pessimisme.

    Le France bashing, sport national

    Le dénigrement systématique du pays, en forme de défoulement collectif) est une activité très pratiquée dans le monde. L’Angleterre s’en est fait depuis longtemps une spécialité. Mais c’est indéniablement chez nous qu’il est le plus présent. Chaque Français trouve de bonnes raisons de penser et d’affirmer que son pays est en déclin. Il est aidé en cela par les médias, les intellectuels, les responsables politiques de l’opposition, les syndicats et tous ceux qui manifestent à tout propos leur mécontentement, sans le « relativiser » par rapport aux difficultés qui existent dans des pays plus positifs et moins grincheux.

    Pessimisme, défaitisme, déclinisme, catastrophisme, misérabilisme, paupérisme sont ainsi devenus des réflexes nationaux, mais aussi des « identifiants » de la France et de sa population vus de l’étranger. Qu’en est-il vraiment ? Y aurait-il une fatalité de notre pays à s’enfoncer dans le malheur, ou plutôt un déni collectif de ses atouts pour inventer un futur désirable ? Le côté apparent de nos faiblesses cache-t-il le côté obscur de nos forces ? Le débat entre les optimistes (ceux qui s’attendent au « meilleur », du latin optimus) et les pessimistes (ceux qui s’attendent au pire, du latin pessimus) n’est pas une donnée de nature. C’est le résultat acquis d’un d’état d’esprit, qui est fortement induit par l’environnement socio-économique, la perception qu’on en a et la description qu’on en fait.

    Côté face, des performances économiques en retrait…

    Si l’on s’efforce de regarder la réalité en face, il faut bien reconnaître que nos performances en matière économique ne sont guère encourageantes : chômage élevé (plus d’un actif sur dix) ; endettement préoccupant (une année de PIB); prélèvements obligatoires paralysants sur les ménages et les entreprises (46% du PIB, soit près de la moitié de la production annuelle)… Les indicateurs ne sont pas au vert dans l’absolu. Ils ne le sont pas davantage en comparaison avec les autres pays développés.

    Les difficultés de la France tiennent aussi à sa complexité administrative, parfois kafkaïenne, malgré le « choc de simplification » maintes fois promis. L’illustration, spectaculaire, en est donnée par l’épaisseur de notre Code du travail (plus de 3 800 pages, hors conventions collectives), contre moins de 500 pages par exemple en Suisse (y compris le Code du commerce !). Le nombre des textes de loi est à l’avenant : en quarante ans, le Journal Officiel est passé de 13 000 pages à près de 23 000, soit une augmentation de 75%. L’instabilité administrative et fiscale est aussi un casse-tête pour les citoyens comme pour les chefs d’entreprises.

    La conséquence est une baisse sensible de l’attractivité de la France, comme en témoignent de nombreux classements internationaux impitoyables même s’ils sont parfois discutables : le nombre des projets d’investissements étrangers dans l’Hexagone a reculé de 2% l’an passé, alors qu’il a progressé de 14% en moyenne dans les pays de l’Union européenne (étude cabinet EY) ; la France n’arrive qu’en 29e position sur 190 pays en ce qui concerne le « climat des affaires pour les PME » (Banque mondiale), etc. Le diplôme de compétitivité ou d’attractivité ne s’obtient pas en passant un examen, mais en réussissant un concours.

    … et un délitement du « modèle républicain »

    Les difficultés de la France sont également indéniables en matière sociale, avec la montée mesurable de certaines inégalités : revenus, patrimoines, accès à l’éducation, à la santé, aux loisirs, aux outils numériques… Elles montrent l’existence d’une France à plusieurs vitesses, voire de plusieurs France, qui s’éloignent de plus en plus les unes des autres. Le « modèle républicain » ne tient plus ses promesses d’égalité et de fraternité. Quant à celle de liberté, elle est entamée par les menaces qui pèsent sur la sécurité des citoyens. Ce modèle à bout se souffle tend à être remplacé, par défaut, par un « bricolage » communautariste » qui fournit tant bien que mal des appartenances, mais qui exacerbe les tensions et radicalise les positions.

    Il en résulte une très grande difficulté à adapter, réformer, transformer le pays pour qu’il redevienne « compétitif ». Le coût du travail français reste ainsi plus élevé d’environ 10% par rapport à celui de l’Allemagne, de près d’un tiers par rapport à l’Italie, de plus de moitié par rapport à l’Espagne. Le taux d’imposition des profits des entreprises est de dix points supérieur à la moyenne européenne (33% contre 23%). Le dialogue social est perturbé par la culture de l’affrontement présente à tous les niveaux, par l’impact des grèves (dans le secteur public notamment) et par la propension au repli des dirigeants qui ne veulent pas prendre de risques. L’écotaxe a été supprimée à la suite des protestations de quelques milliers de personnes. L’aéroport de Notre-Dame des Landes est en attente de construction depuis plus de 40 ans, et le feuilleton continue, malgré les décisions de justice ou les référendums favorables, à cause d’une poigné d’opposants prêts à tout.

    Côté pile, des points de levier nombreux… »

    La mise en exergue des faiblesses du pays ne doit pas occulter ses atouts et ses forces, qui n’en sont pas moins réels. Ils résident d’abord dans la géographie : la France jouit d’une situation géographique privilégiée, au centre de l’Europe, figure géométrique quasi parfaite et équilibrée entre terre, mer et montagne. Le pays est aussi ancré dans une histoire longue et riche, qui lui a donné une aura, de l’expérience et de la résistance. Elle bénéficie d’une démographie très favorable par rapport à la plupart des voisins européens, Allemagne et Italie en tête.

    La France reste aussi un pays de culture, conséquence d’un patrimoine exceptionnel. Elle est réputée pour la qualité de la formation de ses habitants et leur niveau de qualification professionnelle. Ses talents dans les matières quantitatives (utiles dans l’économie numérique) sont largement reconnus, comme en témoignent les nombreuses récompenses obtenues par des chercheurs, notamment en mathématiques. Elle porte en elle une capacité d’innovation qui a fait ses preuves dans le passé (photographie, automobile, aviation, chimie…) et qui peut être mobilisée et encouragée. La french touch est aujourd’hui célébrée dans le monde entier. L’économie nationale est tirée par quelques grandes entreprises leaders dans certains secteurs : luxe, construction, énergie…

    … et une qualité de vie reconnue et enviée

    La France se distingue aussi par son niveau élevé d’épargne, proche de 15% du revenu disponible. Elle dispose d’infrastructures et d’équipements collectifs nombreux et fonctionnels (routes, canaux, réseaux ferrés, ports, équipements de loisirs, réseaux informatiques…). Elle bénéficie de services publics de qualité (écoles, hôpitaux, justice, forces de sécurité…). Même s’il a un coût élevé, son « modèle social » joue un rôle amortisseur dans les périodes de crise, par le bais de la redistribution des richesses et des aides diverses versées aux plus démunis.

    Il faut enfin bien sûr mentionner la qualité de vie à la française. Plus sans doute que par les Français eux-mêmes, elle est célébrée dans de nombreux pays, où l’expression « heureux comme Dieu en France » est courante (souvent attribuée à l’écrivain allemand Friedrich Sieburg, elle est en réalité la traduction du yiddish, langue des juifs ashkénazes, qui avaient été émancipés par la France au XIXe siècle).

    Le devoir de réalisme

    Le bilan global des forces et des faiblesses de la France, de ses atouts et des menaces qui pèsent sur elles est évidemment en partie subjectif. Il nécessite une pondération de chacune de ces composantes, qui ne peut être que le résultat d’une appréciation. Celle-ci passe par un filtre personnel, souvent en forme de prisme déformant. Il n’existe pas en tout cas de fatalité de l’échec et de la dégradation. Le catastrophisme et le déclinisme sont des prophéties de malheur autoréalisatrices. Elles aboutissent un jour ou l’autre à mettre en œuvre ce que l’on redoute, sans même en être conscient. Et elles nourrissent un peu plus la spirale du malheur.

    Le débat récurrent sur le pessimisme et l’optimisme est ainsi un leurre, une façon de détourner les esprits, d’opposer les visions et d’empêcher l’action. Les attitudes à privilégier sont le réalisme, la lucidité et, dans toute la mesure du possible, d’objectivité. Mais la réalité est complexe, multiple, ambigüe. Cela implique de ne pas se voiler la face, de ne pas « tordre » les faits lorsqu’ils ne sont pas conformes à ce que l’on souhaite, de ne pas s’apitoyer sur son sort lorsqu’il n’est pas à la hauteur de ce que l’on attend. Il faut au contraire chercher à l’améliorer soi-même, à sa mesure, par son action individuelle et sa participation à l’action collective. Et cesser de désigner des responsables et des coupables (dirigeants politiques, immigrés, musulmans, technocrates européens…) en s’exonérant de sa propre responsabilité. En se donnant des prétextes pour attendre, tout en continuant de se lamenter.

    L’optimisme utile, le pessimisme autodestructeur

    Georges Bernanos écrivait avec humour : « les optimistes sont des imbéciles heureux ; quant aux pessimistes, ce sont des imbéciles malheureux ». Mieux vaut dans ces conditions être optimiste, si cela rend vraiment heureux, ce qui paraît probable. D’autant que l’on sait que le bonheur se diffuse par « contagion ». Il participe ainsi à la création d’un cercle vertueux de plus en plus large. A l’inverse, le pessimisme peut engendrer l’immobilité, par la sidération et la peur de ce qui pourrait advenir. Mais le pessimiste n’est pas inutile pour autant. Il est une sorte de « lanceur d’alerte » qui prévient de l’arrivée cialis sans ordonnance possible de la catastrophe, si rien n’est entrepris pour l’éviter. A condition qu’il se sente heureux (au moins un moment) après s’être trompé dans ses prédictions.

    Pour autant, il n’est pas nécessaire d’être un « imbécile », selon le mot de Bernanos, qui ne comprend rien aux réalités du monde et réagit avec ses émotions ou ses impressions plus qu’avec sa raison. Dans son Dictionnaire des idées reçues, Flaubert écrivait lui-même, à l’entrée Optimiste : « équivalent d’imbécile ». Mais c’est sans doute Valéry qui a résumé le plus important : « L’optimiste et le pessimiste ne s’opposent que sur ce qui n’est pas ». Ces deux attitudes opposées sont en effet des paris sur un avenir que nul ne peut connaître et que chacun doit contribuer à inventer. Aucun des deux ne peut donc avoir tort, ou raison. Le pessimiste doit seulement se réjouir d’avoir prévu le pire s’il n’est pas advenu, et l’optimiste se désoler de ne pas avoir pu faire prévaloir sa vision si elle a été contredite par les faits.

    Une leçon pour la France

    Pourquoi alors les Français sombrent-ils depuis des années dans le pessimisme ? Parce qu’ils savent que leur pays se porte objectivement moins bien dans certains domaines essentiels à leur contentement : emploi ; éducation, sécurité ; égalité… Parce que, surtout, ils sont conscients que la France recule par rapport à ses voisins. Parce qu’ils s’inquiètent de la perspective de laisser à leurs enfants un douloureux héritage. Parce que beaucoup sont accablés de constater que l’image de la France s’est sensiblement détériorée, quoi qu’en disent ceux qui sont censés l’entretenir ou la restaurer. Parce que, surtout, on ne leur propose pas une vision claire et motivante d’un avenir commun et d’une réconciliation nationale.

    Les ressorts du pays sont pourtant nombreux, mais certains semblent aujourd’hui cassés. Ses atouts sont indéniables, mais certains semblent devenus des handicaps. Ainsi, la capacité individuelle de mobilisation est surtout utilisée pour manifester contre les projets de réformes. L’imagination nationale sert davantage à créer de la complexité qu’à inventer des solutions et proposer une vision claire de l’avenir. Le goût du débat, la culture de l’affrontement et l’énervement ambiant empêchent les débateurs de s’écouter, de s’entendre, de s’unir et d’agir ensemble.

    La France ne pourra sortir de ces difficultés qu’en transformant sa mentalité collective. Cela signifie demander ou au moins accepter les changements, réformes et adaptations nécessaires, qui pour la plupart auront un prix avant de produire un bénéfice. Ils ne pourront être définis et mis en place sans la la participation de citoyens responsables. Ni sans la création de majorités d’idées, transpartisanes, tolérantes et désireuses de à réinventer la France. C’est au total d’une révolution culturelle que la France a besoin.

    Gérard Mermet

    Chronique publiée le 18 novembre 2016 sur le site WEDemain.fr

  • Trump, l’avertissement au monde

    Mardi 8 novembre 2016, la très grande majorité des Français se sont endormis avec la conviction qu’Hillary Clinton serait élue. Et que tout redeviendrait « comme avant » après cette campagne incroyable, inédite, inquiétante et souvent déshonorante pour l’Amérique. Leur confiance dans la « sagesse » du peuple américain était largement confortée par la tonalité générale des médias, presque ininterrompue. Ils se sont réveillés hagards, sidérés, incrédules, inquiets. Comme les habitants d’autres régions du monde, y compris ceux qui ne dormaient pas encore à l’heure où le basculement a été envisagé, puis annoncé, ils ont pris conscience du « désastre ». Pour la plupart de ceux qui l’observaient, de près ou de loin, le « rêve américain » (qui était aussi un peu le leur, au moins ici en Europe), s’est transformé en cauchemar.

    Le temps de comprendre

    L’extraordinaire s’est donc produit à l’issue de cette élection. Mais rien n’avait été ordinaire tout au long de cette campagne, au cours de laquelle Trump a fait le show permanent, comme dans une émission de télé-réalité ou plutôt de trash TV (télépoubelle). Il a énoncé des incongruités, prononcé des contre-vérités, proféré des menaces, éructé des injures. Et évité ainsi de décrire un véritable « programme », se contentant de promettre le « retour d’une Amérique forte ». Pourtant, des femmes insultées ont voté pour lui. Des immigrés humiliés ont voté pour lui. Des latinos offensés ont voté pour lui. Il ne faudrait pas maintenant les abaisser davantage en les traitant d’irresponsables ou d’imbéciles. Il s’agit de comprendre, a posteriori (ce qui est toujours un peu plus facile), pourquoi ils l’ont fait. Et pourquoi les médias, les sondeurs et autres observateurs patentés n’ont rien vu venir. Ou n’ont pas voulu voir. Et d’envisager les conséquences que cela pourrait avoir.

    Le grand écart entre la réalité et sa perception

    L’une des raisons principales tient sans doute à l’écart considérable entre l’état « mesuré » de l’Amérique, son état « réel » (si tant est qu’on puisse l’approcher) et celui qui est « perçu » par la population, dans ses différentes composantes. Le premier pas est le plus facile à établir. Ainsi, les chiffres officiels du chômage américain (4,9% de la population active) indiquent qu’il est proche du « plein emploi », minimum en-dessous duquel il est difficile de descendre, compte tenu de la mobilité du marché. Mais cette réalité statistique en cache une autre, bien moins enviable, de travailleurs précaires et frustrés, persuadés que le système ne permet plus de « rebondir » comme avant. De même, le pouvoir d’achat de nombreux Américains a diminué depuis des années et n’a pas retrouvé son niveau d’avant la crise des subprimes. Cela est bien sûr mesuré, mais les conséquences n’ont pas été suffisamment étudiées. Ainsi, le niveau moyen de richesse occulte la pauvreté réelle, qui connaît une progression continue, avec un taux de 14,8%, concernant 46 millions d’Américains (un nombre identique à celui des personnes recourant à l’aide des banques alimentaires). Par ailleurs, des millions de diplômés des universités sont pris à la gorge par des crédits qu’ils ne peuvent rembourser. Leur montant (environ 1 200 milliards de dollars) pourrait être le déclencheur d’une nouvelle crise financière. Ce risque a bien été évoqué, mais l’optimisme national a repris le dessus ; la « reprise » et la croissance allaient leur permettre de rembourser, comme l’avaient fait les générations précédentes de masters ou de PHDs. Il semble que ce ne sera pas si facile.

    Obama adulé en Europe, discuté en Amérique

    Les États-Unis, que l’on croit volontiers riches et indestructibles, sont donc en « réalité » socialement malades et économiquement affaiblis. Pour de nombreux Américains, les deux mandats d’Obama n’ont pas été aussi brillants que beaucoup l’imaginent chez nous. Son bilan est en effet discuté, tant à l’intérieur (le système de sécurité sociale) qu’à l’extérieur (le principe de non interventionnisme). A sa décharge, bien sûr, le blocage systématique et souvent irresponsable que lui ont opposé les Républicains au Congrès tout au long. Notamment depuis qu’ils avaient repris la majorité au Sénat (en 2014), après s’être emparés de la Chambre des représentants en 2010. L’Amérique est ainsi aujourd’hui profondément divisée. L’émergence inattendue de Donald Trump a révélé et réveillé les réflexes xénophobes et racistes latents dans une partie de la population, pas seulement républicaine. La cohabitation entre les WASP, les « blacks » et les « latinos », que l’on croyait acquise ou au moins en progrès depuis l’élection d’un noir à la présidence, n’était qu’un leurre.

    Fin de partie, fin de parti ?

    La fin de partie marquera-t-elle aussi la fin des partis, en tout cas des deux principaux (le parti Démocrate a été 1798, le parti Républicain en 1884) ? Les Démocrates vont en tout cas se retrouver avec une belle gueule de bois. Mais certains responsables républicains (mais aussi une partie de ses électeurs) vont peut-être trouver amer le goût de la victoire. Ils se demanderont s’ils n’ont pas engendré un « monstre », celui qu’ils ont adoubé du bout des lèvres, par défaut car les électeurs ne voulaient pas des autres. Ils se demanderont s’ils n’ont pas été finalement victimes d’une manipulation, d’un « complot » ourdi par des forces obscures de la droite. Avec les démocrates, ils se demanderont si le personnage qui va jurer sur la Bible en janvier prochain n’est pas en réalité envoyé par le Diable pour accélérer la fin de l’Amérique et de son emprise sur le monde.

    Une autre Amérique

    De cet incroyable épisode, il va falloir très vite tirer des leçons. La première est que l’Amérique n’est plus celle que l’on voyait dans les films de cinéma depuis les années 1950, ou les séries télévisées : celle de la richesse opulente, celle qui montre le chemin au reste du monde et qui le sauve lorsqu’il est en danger. Le cinéma d’Hollywood n’a pas trouvé son Ken Loach pour montrer ce qui se passe vraiment dans les zones moins visibles, et moins spectaculaires. Celles des banlieues délaissées, des familles détruites par le désespoir. L’Amérique n’est plus ce pays présumé de cocagne où chacun pouvait espérer accéder à tout, tout le temps. Où l’on avait le droit d’échouer à certains moments en ne s’en prenant qu’à soi-même, mais sans s’inquiéter outre mesure puisqu’on avait aussi le droit de réessayer, en tirant l’énergie nécessaire du « système ». Mais beaucoup, aujourd’hui, ont enchaîné les échecs et considèrent que le modèle ne fonctionne plus. Le succès des GAFA et des start-ups qui font vivre encore le rêve américain a empêché de voir la déception, la misère et la colère de ceux-là, qui vivent dans un tout autre monde.

    Des médias aveuglés

    Le deuxième enseignement est que les médias n’ont pas su rendre compte de la situation réelle, ni surtout de celle qui est ressentie, vécue, par l’Amérique profonde. Ils ont bien montré ses difficultés, mais les ont attribuées à une crise passagère qui, croyaient-ils, avait été résolue comme les précédentes. A preuve, le fait que General Motors a été sauvée, les banques assainies, tandis que la Bourse battait de nouveau des records. On notera aussi que les médias ont pêché de la même façon de ce côté-ci de l’Atlantique. Ils se sont généralement contentés de regarder et de commenter les (bonnes) statistiques du chômage et de la croissance aux États-Unis. Parce que sans doute, ils ne menaient pas leurs propres enquêtes, et qu’ils se contentaient de reprendre les contenus des médias américains. Mais comment leur en vouloir, tant la comparaison avec nos propres statistiques semble à leur avantage ?

    Des sondeurs dépassés

    Les instituts de sondage se sont eux aussi lourdement « trumpés ». Après les anglais, qui n’ont pas anticipé le Brexit, ils n’ont pas compris que leurs mesures n’étaient pas fiables. Parce qu’elles oubliaient une partie de la population moins accessible aux enquêteurs. Parce que les réponses obtenues n’étaient pas toutes sincères. Certains n’osaient sans doute pas avouer qu’ils allaient voter pour un personnage si détestable par ses propos et si détesté par l’establishment. D’autres ont pu aussi cacher leur jeu pour mieux créer la surprise et montrer qu’ils pèsent dans la démocratie. Les sondeurs n’ont pas dû anticiper non plus la mobilisation des citoyens. Ni estimer justement le choix final des « indécis », tentés au dernier moment par la « fronde » et plus soucieux d’exprimer leur colère que de suivre la « morale » traditionnelle.

    La fin d’un monde, le début d’une aventure

    C’est donc une grande aventure qui commence, pour les États-Unis comme pour le reste du monde, qui en sera évidemment affecté. Personne ne peut aujourd’hui en prévoir le déroulement, ni ses conséquences. Le protectionnisme américain (qui n’est pas une nouveauté, mais qui va s’amplifier) donnera-t-il un coup d’arrêt à la mondialisation (ce qui devrait rassurer beaucoup de Français, qui lui sont très hostiles) ? Les milliardaires donneront-ils davantage envie aux électeurs que les leaders « modestes » dans notre vielle Europe ? Le style « politiquement incorrect » de Trump, et son mépris affiché pour certaines catégories de population, feront-t-ils des émules ailleurs dans le monde, y compris chez nous ? Après le Brexit, le résultat de l’élection américaine va donner des ailes aux mouvements similaires de colère et de frustration, de détestation des « élites » qui grandissent partout dans les démocraties, alors qu’on ne les pensait justifiés que dans les dictatures. Il faudra compter avec eux. L’exemple américain pourrait balayer les dernières hésitations des peuples. On verra dans quelques mois ce qu’il en est en France. Cela dépendra des premiers résultats de l’expérience qui commence. Pour ce qui nous concerne en France, cela dépendra de notre capacité, et de celle de nos « élites » à se (et à nous) rassembler plutôt qu’à se (et nous) diviser. Le processus nécessaire de compréhension de ce qui s’est passé aux États-Unis pourrait nous éviter de vivre le même traumatisme chez nous. Si les Démocrates américains ont perdu, la démocratie française pourrait alors avoir gagné.

    Gérard Mermet

    Chronique publiée le 9 novembre 2016 sur le site WEDemain.fr

  • Argent, inégalités, provocations

    Si le sport est bon pour la santé, celui de haut niveau est excellent pour le portefeuille. Et le mot est faible : le basketteur français Rudy Gobert, qui joue aux États-Unis en NBA, vient de signer un contrat d’un montant de plus de 23 millions d’euros (brut, mais son imposition sera sans doute « optimisée »). Plus de 65 000 euros par jour ! L’équivalent de ce que gagne un smicart français en travaillant 1 307 jours (soit 3,6 années, si sa carrière n’est pas interrompue avant par le chômage).
    Sans parler des 767 millions d’êtres humains (un Terrien sur dix) qui vivent avec moins de 2 dollars par jour ; ceux qui sont au « maximum » (1,8 euro) devraient travailler au moins 36 100 jours pour cumuler le salaire quotidien du basketteur, soit 99 ans. C’est-à-dire plusieurs vies, compte tenu de la faible durée moyenne de la leur.

    Et pourtant, Rémy Gobert, devenu le sportif français le mieux payé au monde, pourrait se considérer comme « pauvre », comparé aux footballeurs les mieux dotés. Cristiano Ronaldo arrive en tête avec 51 millions d’euros par an, soit 140 000 euros par jour, sans compter les contrats complémentaires (publicité, sponsoring…). Le smicart devra alors travailler 2 900 jours, soit 8 années, le miséreux du tiers monde 80 181 jours, soit 220 ans…

    Une inflation sidérante

    Quelques chiffres encore, pour montrer à quel point ces écarts ont augmenté en un demi-siècle, dans les disciplines sportives les plus médiatisées, football en tête. Dans les années 1960, un joueur comme George Best, légende nord-irlandaise, percevait l’équivalent de 100 000 euros actuels par an. Dans les années 1980, Michel Platini, étoile française de l’époque (elle brille un peu moins depuis quelques mois) gagnait trois fois plus : 300 000 euros. Une misère comparée aux gains obtenus dans les années 1990 par Zinedine Zidane, autre gloire nationale (passée depuis à l’étranger) : 7 millions. Devenu entraineur du Real de Madrid, c’est lui qui dirige maintenant Ronaldo, lequel gagne 7 fois plus que son coach à l’époque. Et ce dernier ne perçoit plus « que » 5,5 millions d’euros (presque 5 fois moins que son joueur) dans sa nouvelle fonction (un revenu quand même doublé cette année, pour cause de bons résultats). L’inflation des revenus sportifs a donc connu une inflation fulgurante, sidérante et inquiétante, liée principalement à celle des droits de retransmission des compétitions.

    Inacceptable et injuste

    On pourrait multiplier à l’infini ces chiffres et comparaisons, qui mettent en lumière (ou plutôt en « années-lumière) des écarts incommensurables entre les individus. Quittant le terrain sportif, on pourrait élargir le champ de vision aux revenus des grands patrons, des stars de cinéma, de la chanson, de la télévision ou de quelques autres activités moins visibles. Les écarts seraient aussi vertigineux. On ne sait d’ailleurs quel adjectif utiliser pour les qualifier. Indécent est banal, choquant insuffisant, scandaleux un peu galvaudé. Inacceptable serait plus approprié. Injuste serait finalement plus… « juste ».

    Mais qu’en pensent les Français qui touchent le salaire minimum ou des allocations de simple survie, lorsqu’ils entendent ou lisent les chiffres des « gros salaires » ? Si la plupart s’étranglent, à juste titre, en apprenant les niveaux de revenus de certains grands patrons du CAC 40 (ou leurs « indemnités » lorsqu’ils s’en vont), on ne les entend guère condamner ceux de leurs champions. Sans doute parce qu’à leurs yeux ils ont plus de « mérite ». Car ils viennent de plus loin, n’ont pas été dans les « grandes écoles », et parce qu’ils peuvent ainsi plus facilement s’identifier à eux. L’idée qu’ils gagnent leur vie avec leurs pieds ou leurs mains plutôt qu’avec leur tête leur paraît alors une sorte de revanche sur le sort. Peut-être faudrait-il, pour qu’ils prennent conscience de ces inégalités, afficher sur les écrans géants des stades les sommes perçues par chaque joueur, du coup d’envoi au coup de sifflet final. En les comparant à celles qu’auraient gagné les supporters des tribunes modestes, dans le même temps…

    Plus on monte sur l’échelle de l’argent, plus l’écart relatif est grand

    Si les écarts s’accroissent dans le temps, on constate aussi qu’ils évoluent différemment selon les tranches que l’on compare dans l’échelle ou la pyramide de l’argent gagné (revenus) ou, plus encore, de celle de l’argent accumulé (patrimoines). Les écarts sont d’autant plus élevés que l’on compare des « quantiles » de plus en plus fins. De sorte qu’ils s’accroissent non seulement en valeur absolue, mais aussi en valeur relative. Concrètement, cela signifie que l’écart qui sépare le premier millième de l’échelle au dernier millième est plus grand que celui existant entre le premier centième (ou centile) et le dernier, lui-même plus grand que celui qui sépare le premier et le dernier décile (dixième de la population), etc.

    Une question de chance

    Ces fossés de plus en plus gigantesques lorsqu’on monte l’échelle de l’argent sont-ils acceptables dans un pays où la notion d’égalité est inscrite dans la devise républicaine ? La réponse, instinctive ou réfléchie, ne peut être que non. A l’appui de cette affirmation, trois arguments principaux :

    . Il paraît bien difficile, philosophiquement et moralement, d’accepter l’idée qu’une personne « vaille» 80 000 fois plus qu’une autre (le miséreux du tiers monde et le grand footballeur). A quel titre ?

    . L’importance des inégalités est aujourd’hui mesurée et connue de tous grâce aux médias, ce qui les rend évidemment plus insupportables que lorsqu’elles étaient ignorées. L’argent plus visible engendre le voyeurisme et la frustration.

    . Nous ne sommes plus à l’époque où il paraissait « naturel » à chacun de rester à la place où le « sort » (lieu de naissance, famille, environnement culturel, héritage…) l’avait placé. La France a même fait une Révolution pour que cela change, et rédigé la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen qui précise d’entrée que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. ». Il faudrait seulement préciser que les femmes sont des « hommes » comme les autres, au sens de la Déclaration.

    Comment ne pas reconnaître en effet que ceux qui atteignent le plus haut niveau dans leur spécialité ont surtout eu de la « chance » ? Chance d’avoir été repérés, aidés, formés, alors que d’autres ne l’ont pas eue. Chance d’exercer dans une spécialité rémunératrice. Chance d’’avoir en eux les capacités physiques et/ou mentales (innées ou acquises très jeunes dans leur milieu familial ou social) de devenir les meilleurs. Ils ont certes dû travailler pour se hisser au sommet. Mais beaucoup de personnes modestes ont dû aussi beaucoup travailler, souvent bien plus durement, pour gagner beaucoup moins.

    Injustices et provocations

    Ces inégalités sont de plus en plus vécues par ceux qui les subissent comme des injustices, et même des provocations. C’est ce qui explique que beaucoup de Français ne sont pas prêts aujourd’hui à faire des efforts pourtant nécessaires, tant qu’elles ne seront pas réduites. Chacun sachant qu’elles ne pourront être supprimées, car ce nivellement serait sans doute démobilisateur et paralysant, tant que l’homme aura besoin d’avoir plus et continuera de mesurer son « bonheur » par des critères souvent matériels, et à l’aune de celui des autres.

    On se tromperait lourdement en pensant que c’est là un raisonnement marqué politiquement à « gauche », au prétexte que l’égalité fait partie de son fond de commerce. La « droite » est sensible, elle, à l’« équité », qu’elle revendique comme une forme plus « réaliste » d’égalité, qui passe par la liberté, y compris celle de s’enrichir. Aucun des deux bords, en tout cas, ne pourra réussir à réconcilier les Français et à mettre en place la nécessaire adaptation du pays s’il ne résout pas ce problème fondamental. Réduire les inégalités, en améliorant le sort des plus modestes et en limitant les abus dans la situation des plus aisés.

    Gérard Mermet, 2 novembre 2016

  • Pour le renouveau de la politique… à la télévision

    Comment peut-on être candidat à la Présidence de la République française ? C’est la question que l’on pouvait se poser en regardant sur France 2 L’Émission politique consacrée à Bruno Le Maire, candidat à la primaire de la droite et du centre. Comme les autres avant lui (et ceux qui le suivront dans les prochaines semaines), il a dû sortir épuisé de ce « Polithon » télévisuel. Le sujet n’est pas ici de débattre de sa personne et de son programme (ce qui impliquerait d’abord d’avoir lu les 1000 pages qui le décrivent…). Mais de prendre prétexte du « renouveau » qu’il cherche à incarner pour dire qu’il devrait aussi passer par une remise en cause des émissions politiques à la télévision.

    Des affrontements stériles

    Pendant environ deux heures, Le Maire a dû faire face à des opposants systématiques. Parfois hystériques, comme cette déléguée CGT ex Trotskiste d’Outremer, dont le seul objectif était d’insulter son interlocuteur et de l’empêcher de parler. Ou encore Pascal Jardin, que l’on a déjà vu plus empathique et objectif, venu sans nuance « casser du technocrate » en usant d’effets de tribune assez grossiers. Mais surtout faire la promotion de ses propres actions (par ailleurs louables dans leur principe) et de sa propre personne (ce qui l’est un peu moins).

    L’« invité » a dû aussi affronter (comme les précédents) des journalistes dont le principal objectif apparent est de le prendre en défaut, ne serait-ce que pour montrer qu’ils font bien leur métier. En l’occurrence, il s’agissait de faire dire à Bruno Le Maire qu’il ne sera pas le Premier ministre de l’un de ses concurrents à la primaire, ou de lui faire reconnaître à toute force qu’il va enrichir les riches pour mieux plumer les pauvres.

    Certes, ces affrontements ne sont pas comparables à ceux auxquels on assiste actuellement aux États-Unis. Mais la France ne pourrait-elle donner un meilleur exemple de ce que devrait être la « démocratie médiatique » et les journalistes cesser de singer l’école américaine de l’interview politique ? Et cesser ainsi d’alimenter l’impossibilité du dialogue, sans parler évidemment d’une « union nationale » que les Français appellent pourtant de leurs vœux.

    Des débats asymétriques

    On constate ainsi une fois de plus qu’à la télévision, le registre de l’émotion (surtout celle exprimée par les « vrais gens ») est bien plus efficace que celui de la raison (que doivent utiliser ceux qui ne s’inscrivent pas dans une démarche « populiste »). Les premiers évoquent des cas particuliers douloureux, voire scandaleux ; les seconds sont contraints de rester dans un cadre général. Les premiers parlent simplement et touchent le plus grand nombre ; les seconds ont un langage choisi, une allure de « nantis » montrant qu’ils n’ont pas connu les mêmes incidents de parcours. Au total, ces échanges « asymétriques » ne servent pas la réconciliation des Français avec les politiques ; ils tendent au contraire à entretenir leur détestation, souvent excessive, parce que dictée par la volonté de désigner des boucs-émissaires, façon de se dédouaner de sa propre responsabilité de citoyen.

    Une dramaturgie digne de la Rome Antique

    La nécessité d’émissions politiques (surtout avant la tenue d’élections décisives pour l’avenir du pays) est évidente. Le déroulement de certaines paraît plus discutable. Sans cesse, le candidat est « mis sur le grill », avec l’intention manifeste de le brûler, comme au temps de l’Inquisition. Sans cesse, il lui faut montrer à des interlocuteurs qui l’écoutent à peine que son intention profonde n’est pas de faire le mal autour de lui mais, sincèrement, de redresser le pays. Pour couronner le tout, il lui faut subir en fin de soirée l’humour (drôle pour le téléspectateur mais assez « vachard » pour le destinataire principal) d’une humoriste.

    Puis, enfin, tombe le verdict des téléspectateurs-jurés, recueilli par un institut de sondage. Il indique si l’on a été « convaincant » ou non, et s’il a fait mieux ou moins bien que ses prédécesseurs. Comme dans les arènes de la Rome Antique, la dramaturgie atteint son comble : on sait alors si le pouce des Français est levé ou baissé. Avec la différence, importante tout de même, que sa « mise à mort » éventuelle ne sera que symbolique.

    Des coups à prendre

    Pour ceux qui veulent (encore) accéder à la plus haute fonction, il y a donc essentiellement des coups à prendre, des insultes à subir, des attaques souvent assez basses à endurer, souvent nourries de jugements à l’emporte-pièce. La contrepartie pour eux ne peut être l’enrichissement personnel (sauf à penser comme beaucoup de Français que «tous les politiques sont corrompus) ; chacun d’eux pourrait gagner beaucoup mieux sa vie dans le privé, sans risquer les mêmes agressions. La récompense est très rarement la gloire, surtout lorsque la situation du pays est telle qu’il sera difficile d’être l’homme (ou la femme) providentiel(le) qui pourrait le remettre sur pieds.

    Reste donc pour les candidats la satisfaction de faire leur devoir en essayant d’améliorer la situation de leurs compatriotes et celle de leurs enfants. Au moins pourrait-on reconnaître à la fois l’utilité et la difficulté de la tâche, et chercher à la faciliter pour ceux qui ont le courage de se lancer, plutôt que de chercher à les détruire avant qu’ils n’aient pu essayer. Cela permettrait de ne pas décourager ceux qui sont sincères (il y en a), au profit de ceux dont les idées sont a priori moins généreuses et plus dangereuses. Il existe en effet plusieurs modèles proposés pour le « renouveau » nécessaire de la France. Aux Français de choisir celui qui leur paraît le plus utile au pays. Il serait bon qu’ils le fassent sans colère, ni « par défaut ». En prenant leurs responsabilités.

    Gérard Mermet, 21 octobre 2016

  • L’écolonomie, ou la troisième voie

    Dans le livre de « confidences » de François Hollande à deux journalistes, qui fait grand bruit et qui lui fait grand tort, on apprend qu’il est personnellement hostile au projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes. Une information qui n’est pas de nature à calmer la détermination des « zadistes » venus récemment manifester contre l’évacuation du site. Et qui ne facilitera pas le démarrage du chantier, souhaité par la majorité des votants au référendum local organisé le 26 juin dernier. Le Président avait pourtant alors affirmé que leur volonté, démocratiquement exprimée, serait respectée. Le Premier ministre, Manuel Valls, l’a redit depuis avec force. Mais c’est maintenant Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, qui déclare qu’il faudrait « arrêter les frais », rajoutant encore à la confusion. Ce sont plutôt les « couacs » qu’il faudrait arrêter.

    Montée de l’écologie…

    Au-delà de son côté ubuesque (le projet d’aéroport a été initié en 1963, il a été déclaré d’utilité publique en 2008 !), cette affaire illustre surtout la difficulté d’associer en France développement économique et respect de l’environnement. L’écologie était apparue au début des années 1970, comme une suite logique des réflexions de Mai 1968. Mais les chocs pétroliers et la crise économique qui les a accompagnés allaient mettre au premier plan des préoccupations plus immédiates, comme l’emploi et le pouvoir d’achat. Il aura fallu l’accident de Tchernobyl (1986), la disparition de la forêt amazonienne ou la fonte des glaces de l’antarctique pour que l’environnement trouve une place dans les médias et dans les esprits. La plupart des Français reconnaissent aujourd’hui que l’environnement est une préoccupation importante et un défi majeur. Beaucoup ont adopté des gestes écocitoyens dans leur vie quotidienne ; ils trient leurs déchets, privilégient les produits « verts », consomment de plus en plus « bio » ; prennent des douches plutôt que des bains, consomment moins d’essence, évitent de laisser leurs appareils électriques en veille, etc. Leurs motivations ne sont pas seulement écologiques et altruistes, mais aussi économiques et sanitaires. Ce qui montre bien qu’il n’y a pas d’incompatibilité.

    … sur fond d’« égologie »

    Avec un certain retard par rapport aux pays d’Europe du Nord, la prise de conscience écologique s’est confirmée en France au fil des années. Jusqu’à la crise de 2008, à l’origine d’une forte montée du chômage. Elle a aussi pâti de l’apparition en 2015 d’une autre menace : le terrorisme. Ces deux événements ont bouleversé les priorités. Interrogés sur les thèmes qu’ils souhaitaient voir aborder lors du premier débat de la primaire de droite et du centre (sondage France Info/Odoxa), 41% des Français ont ainsi placé le chômage en tête, 29% la lutte contre le terrorisme, 27% l’immigration, 26% le pouvoir d’achat, 16% la fiscalité, à égalité avec l’éducation, 14% la lutte contre la délinquance. Seuls 11% ont cité l’environnement, qui n’était suivi (étonnamment) que par la santé (9%) et la question de l’identité nationale (4%). D’autres enquêtes montrent que peu de Français sont aujourd’hui convaincus qu’il faille dépenser des sommes considérables pour fermer des centrales nucléaires. Ils sont davantage intéressés par des solutions permettant de créer des emplois, assurer la sécurité, accroître le pouvoir d’achat. Face à l’écologie, c’est donc l’« égologie » [néologisme inventé par l’auteur dans l’édition 1987 de Francoscopie, NDLR] qui prévaut. Une propension à faire passer son intérêt personnel avant l’intérêt général, et le court terme avant le long terme. Mais aussi à vouloir prendre sa destinée en mains, sans ignorer pour autant toute forme de solidarité, ce qui la différencie de l’égoïsme ou de l’individualisme. Sans doute inscrite dans la nature humaine, l’égologie est exacerbée dans la société contemporaine où l’individu et la communauté priment souvent sur la collectivité.

    L’ « écolonomie », entre économie et écologie

    Même s’ils sont préoccupés par le quotidien, les Français savent au fond d’eux que la dégradation de l’environnement est une grave menace, qui pèse aussi bien sur eux que sur leurs descendants. Mais beaucoup ont compris qu’elle représente en même temps une opportunité pour le monde et pour le pays. Une voie de sortie de crise existe, avec la « croissance verte ». Une expression plus familière et populaire que celle de « développement durable » ou de « croissance soutenable » (sustainable development) apparues dans le rapport Brundtland publié en 1987, qui a servi de fondement au Sommet de la Terre de 1992. D’innombrables exemples (dont ceux présentés chaque jour sur le site WEDemain) démontrent que la croissance de l’économie peut être portée par le respect et la restauration de l’environnement. Tous donnent des raisons de croire en l’avenir et dans la capacité des humains à l’inventer. Compromis synergique entre économie et écologie, l’« écolonomie » [un autre néologisme créé par l’auteur dans une tribune pour le Monde, le 13 octobre 2008, NDLR] pourrait renforcer la croissance et représenter la « troisième voie » dont le monde a besoin.

    Un grand projet pour 2017

    L’écologie constitue pour l’opinion un garde-fou nécessaire contre les dérives de la « modernité ». Cela ne signifie pas à ses yeux qu’elle doive être « préemptée » par un parti politique. Surtout s’il se montre incapable à l’intérieur de s’entendre sur les grandes options et se positionne comme une force « de gauche », alors qu’il défend une cause « transversale ». Cette cause commune devrait au contraire servir de prétexte pour sortir de l’« hémiplégie » dont souffre le pays. Et de support à une action concertée de tous les acteurs de bonne foi, de bonne volonté et de bon sens. Ce « front national » contre la destruction de la planète et le déclin de la France serait un excellent motif de réconciliation, le fondement d’un « grand projet » qui lui fait tant défaut. La campagne pour l’élection présidentielle de 2012, obnubilée comme les précédentes par la bipolarisation traditionnelle de la société, n’avait pas permis de jouer cette carte. Celle de 2017 ne paraît pas non plus engagée dans ce sens. L’écologie y est jusqu’ici très peu présente (ceux qui s’en réclament en tant que parti n’ont guère de crédit dans l’opinion) et l’économie passe après la surenchère des discours sécuritaires. C’est aux citoyens de faire pression sur les candidats pour qu’ils mettent l’écolonomie au centre de leurs programmes.

    Gérard Mermet, 17 octobre 2016

  • Le smartphone, révélateur de civilisation

    C’est un basculement révélateur. Pour la première fois, les Français ont passé en moyenne en 2015 plus de temps devant leur smartphone que devant la télévision ; c’est ce que révèle une étude internationale réalisée par Flurry Analytics. L’outil emblématique de la société numérique n’est donc plus le téléviseur, ni même l’ordinateur de bureau (fixe), mais ce petit objet magique que l’on glisse dans sa poche ou son sac. Et qui se distingue du simple téléphone portable permettant seulement de… téléphoner. Plus de 70% des Français en possèdent un aujourd’hui (et 53% une tablette numérique, dont les usages sont comparables lorsqu’elles sont équipées d’une carte SIM). Ils sont ainsi 34% à accéder quotidiennement à la fois à un smartphone, un ordinateur et une tablette.

    L’organe a créé de multiples fonctions

    On pense depuis Darwin que « la fonction crée l’organe », même si certains experts rejettent cette affirmation (au prétexte, discutable, qu’il n’y aurait pas d’organe sans fonction). Le smartphone tend à montrer en tout cas que l’organe peut créer la fonction. Le terme doit d’ailleurs être mis au pluriel ; les fonctions correspondent ici aux multiples « applications » (terme consacré) disponibles par défaut sur les appareils, auxquelles s’ajoutent toutes celles que l’on peut télécharger. L’organe a ainsi fait naître des millions de fonctions, proposées (gratuitement ou non) dans les écosystèmes d’Apple, Samsung et des autres fabricants. Et développées par des petits génies de l’informatique qui espèrent ainsi faire parler d’eux et faire fortune.

    … et de très nombreux usages

    Ces fonctions créent des usages, qui se sont considérablement diversifiés au fil des années. Le smartphone permet ainsi de prendre des photos et de les regarder, de visionner des vidéos ou suivre des émissions de télévision, d’écouter de la musique ou la radio, d’échanger des courriels ou des textos, de naviguer sur Internet, de s’informer, d’acheter à distance, de travailler, de constituer une bibliothèque virtuelle, d’être présent sur les réseaux sociaux, de jouer à une multitude de jeux, de disposer d’outils pratiques (calculatrice, GPS, boussole, lampe torche, détecteur de métaux…). Sans oublier la possibilité d’appeler un correspondant ou de recevoir des appels, une fonction initiale de l’appareil devenue presque marginale !
    L’organe a ainsi créé de très nombreuses fonctions et entraîné de non moins nombreux usages. Ce faisant, il occupe une partie croissante du temps des utilisateurs. 38% des Français consultent leur smartphone entre 10 et 25 fois par jour (étude Deloitte, 2016). Pour la moitié des 18-24 ans, la fréquence atteint 50 fois. Et la proportion de ceux que l’on considère comme de véritables « accros » (plus de 60 fois par jour) s’est accrue de 59% entre 2014 et 2015.

    La peur du vide et de l’ennui

    Cette priorité accordée aujourd’hui au smartphone dans les modes de vie est l‘illustration la plus spectaculaire qui soit des tendances lourdes de la société. L’omniprésence de l’objet « nomade » rend d’abord compte de la mobilité croissante des individus. Elle témoigne de leur souhait d’être connecté au monde n’importe où et n’importe quand. Ou de l’obligation implicite qui leur en est faite, car beaucoup n’ont plus vraiment le choix, sous peine de se marginaliser. D’où le luxe aujourd’hui de pouvoir se déconnecter, se « désintoxiquer ».

    L’addiction à l’outil révèle aussi la volonté d’optimiser la gestion de son temps, dans le but de le remplir avec des « temps forts », ceux que l’on choisit car ils apportent du plaisir et semblent trop courts, plutôt que de subir des « temps morts », qui paraissent bien trop longs. Mais la principale tendance mise en exergue par l’usage permanent du smartphone est probablement la peur de l’ennui et du vide existentiel qu’il peut provoquer. C’est pour ne pas se sentir seul que l’on cherche à entretenir ses réseaux de relation. C’est pour se donner le sentiment d’exister que l’on se dote d’un appareil qui permet d’être contacté partout et à tout moment, et d’être relié aux autres. Comme s’il s’agissait d’une réponse, laïque, au besoin de religiosité (qui signifie, étymologiquement, le besoin d’être relié).

    Ne pas se retrouver face à soi-même

    On peut voir dans le smartphone un formidable outil de progrès. Il offre en effet la possibilité à ses utilisateurs de s’informer en « temps réel » (même s’il est virtuel), d‘accéder à la mémoire du monde, de suivre ses mouvements et échanger avec ses nombreux amis ». On peut y voir une belle promesse d’amélioration de l’interaction entre les êtres humains, et nourrir l’espoir que chacun sera ainsi plus empathique, bienveillant, tolérant à l’égard des autres, car il les connaîtra mieux en sortant des murs de son environnement « réel ».

    Mais on peut trouver aussi dans cet outil le moyen de se réfugier dans une (ou plusieurs) communauté(s) choisie(s), isolée(s) des autres, ou même destinée(s) de s’en abriter, voire de les critiquer ou de leur nuire. Sans parler bien sûr des inconvénients et des risques liés au « pistage » permanent des utilisateurs et au piratage de leurs données personnelles On peut également craindre que le trop plein de relations avec le monde extérieur n’aboutisse à l’impossibilité d’être vraiment soi-même. La mode du selfie ne doit en effet pas nous tromper. La motivation générale de l’utilisateur connecté du XXIe siècle est bien davantage de ne pas se retrouver face à lui-même que de se placer au centre de tout.

    De l’individu aidé à l’individu augmenté

    Comme toujours, les usages de la technologie sont ambivalents. C’est à ses utilisateurs (tant que c’est pratiquement et légalement possible) de décider de ce qu’ils font de leur vie. De trouver l’équilibre qui leur convient entre le « tout-numérique » et ce qu’on a baptisé la « nomophobie », peur d’être séparé de son smartphone (un néologisme d’ailleurs maladroit et ambigu car la racine grecque apparente, nomos, signifie « loi » ; or, il ne s’agit pas ici d’une allergie aux lois mais d’une dépendance à un appareil).
    L’addiction aux écrans de toute sorte n’est en tout cas pas près de se terminer. Elle connaîtra seulement une nouvelle étape lorsqu’ils seront remplacés par des images holographiques sans support, ou directement « imprimées » dans le cerveau. Le smartphone ne sera plus alors une « prothèse » démontable et débrayable par ceux qui le souhaitent, mais un élément constitutif de l’« individu augmenté », tel qu’il est proposé par les transhumanistes. On devrait s’interroger sur le rapport bénéfices/risques de cette possible (ou probable) révolution.

    Gérard Mermet, 6 octobre 2016

  • Le darwinisme économique, réalité et opportunité

    Belfort ne veut pas mourir. C’est le sens de l’opération « ville morte » que ses habitants ont menée samedi 24 septembre, en solidarité avec les travailleurs d’Alstom menacés par la délocalisation d’une usine au carnet de commandes vide. On comprend évidemment l’inquiétude des employés et de leurs familles, qui craignent de perdre leur emploi, ou celle des commerçants qui verraient disparaître une source de revenu. On comprend aussi le recours à l’« État-providence » (quasi-pléonasme dans notre pays), d’autant qu’il est actionnaire minoritaire de l’entreprise. On comprend enfin la volonté locale de faire pression sur le gouvernement afin qu’il tienne la promesse très vite exprimée par le chef de l’État puis le Premier ministre, de « trouver une solution ». Une promesse qui en rappelle immédiatement d’autres (les sites d’Arcelor Mittal à Florange, de PSA à Aulnay-sous-bois ou de Petroplus à Petit-Couronne…), qui n’ont pas été tenues.

    Pourtant, au-delà du cas spécifique mais emblématique d’Alstom, on doit s’interroger sur l’attitude la plus efficace à adopter dans ce type de situation, sachant que bien d’autres entreprises et activités sont menacées par l’économie mondialisée. Plus largement encore, faut-il se battre à tout prix pour « maintenir » et rechercher le statu quo dans la vie économique et sociale ? Ou faut-il accepter (et, pourquoi pas, aimer) l’idée que les choses ne sont pas immuables et que les adaptations sont inévitables ? Tels sont en effet les termes, volontairement simplifiés, d’un débat essentiel qui traverse la société française et les responsables politiques.

    Le statu quo intenable

    Une première façon de répondre à cette question est d’observer lucidement l’histoire économique et sociale des peuples. L’exercice montre à l’évidence que le statu quo n’est pas tenable sur le long terme, et que le changement est la règle. Toutes les innovations techniques majeures ont eu des conséquences considérables sur la vie des êtres humains, depuis le premier feu qu’ils ont eux-mêmes créé (environ 500 000 ans avant J.C.) jusqu’à l’ordinateur (1936), en passant successivement par l’écriture (5000 avant J.C.), la roue (vers 3500 avant J.C.), le cadran solaire (1500 avant J.C.), le moulin à vent (700 avant J.C.), la charrue (300 avant J.C.), le moulin à eau (200 avant J.C.), les lunettes (1300), le canon (1313), l’imprimerie (1454), la pile électrique (1800), le train (1804), la bicyclette (1817), la photographie (1839), le téléphone (1876), la voiture (1883), l’avion (1890), la radio et le cinéma (1895), la télévision (1926), la bombe atomique (1945) et bien d’autres encore. Chaque fois, les « progrès » ont profité à ceux qui étaient en mesure de les utiliser et de les promouvoir. Ils ont au contraire nui à ceux qui les ont refusés, souvent au prétexte qu’ils modifiaient leurs habitudes. Et, surtout, ils n’ont pu être empêchés que très provisoirement par ceux qui les redoutaient.

    Depuis trois siècles, les changements se sont accélérés avec l’avènement des « révolutions industrielles » (l’expression est attribuée à Adolphe Blanqui, frère d’Auguste et chantre du « libre-échange », 1798-1854). Leurs effets ont été encore plus marqués que par le passé en matière économique, sociale, démographique, sanitaire, culturelle ou politique. Ainsi, l’invention de la machine à vapeur (début du XVIIIe) a inauguré une nouvelle ère, comme la domestication de l’électricité (début du XIXe) ou l’exploitation à grande échelle du pétrole (milieu du XIXe siècle). Depuis les années 1980, l’accélération s’est poursuivie avec le développement du numérique. Comme les précédentes, elle trouve des applications dans l’ensemble des composantes de la production économique : services, industrie, agriculture.

    La survie par l’adaptation

    Des pans entiers de l’économie, en particulier de l’industrie, ont ainsi disparu sous les coups de boutoir de l’innovation technique et du durcissement de la concurrence, de la part d’abord des pays développés, puis émergents. Cette évolution a été chez nous baptisée « dumping social », ce qui témoigne d’une attitude plus résignée et défensive que volontariste et réactive. Tous les domaines d’activité se sont profondément transformés: automobile, aviation, chantiers navals énergie, sidérurgie, textile… Dans le processus, de nombreux acteurs ont été laissés au bord du chemin. Des entreprises ont fermé, alimentant depuis des années un taux de chômage croissant et préoccupant. Le cimetière des marques est rempli de noms ayant connu une période de gloire (parfois longue) avant de disparaître, lorsque les produits vendus sous leur appellation ont perdu de leur pouvoir d’attraction sur les consommateurs. Car ils étaient remplacés par d’autres, plus efficaces, moins chers ou plus « modernes ».

    Le « darwinisme économique » est ainsi difficilement niable. « Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements. » écrivait dès 1838 le grand découvreur d’une des lois fondamentales de la vie. Elle s’applique aussi aux organisations humaines : entreprises, syndicats, partis politiques…

    Cette loi fondamentale de la survie et du développement devrait inciter tous les acteurs concernés par l’économie à une attitude de réalisme. Car il est difficile de braver les lois de nature. Mais cela ne leur interdit évidemment pas de tout faire pour empêcher les difficultés de survenir, en s’efforçant de les prévenir. Le darwinisme économique n’est pas un fatalisme.

    Le changement devenu exponentiel

    Cette prise en compte de la réalité est d’autant plus nécessaire qu’il paraît extrêmement improbable que les tendances lourdes actuelles s’inversent, à commencer par la « technologisation » du monde. Ainsi, la « robotisation » des tâches ne concerne déjà plus seulement les chaines de montage des usines. Avec l’« intelligence artificielle », elle est appelée à bouleverser de nombreux métiers que l’on croyait préservés : secrétaire, journaliste, aide à domicile, consultant, gestionnaire de patrimoine, etc. Elle se développe même à un rythme exponentiel, illustré par la loi de Moore (doublement des capacités de calcul des ordinateurs doublée en moyenne tous les dix-huit mois). On sait aujourd’hui que bien d’autres innovations dite « de rupture » sont à venir. Elles vont plus encore bouleverser l’existant et obliger à des réactions rapides.

    Il semble aussi peu probable que la mondialisation, autre tendance majeure, soit demain remise en question à cause des difficultés dont elle est porteuse (et qui sont perçues plus négativement par les Français que par tous les autres peuples, d’après de nombreuses enquêtes internationales) : accroissement de la concurrence ; mouvements de population ; nivellement des cultures et perte d’identité nationale ; extension des crises, épidémies ou guerres… Mais la mondialisation présente en contrepartie quelques avantages : élargissement des échanges ; harmonisation des pratiques ; amélioration générale du niveau de vie et de l’état de santé ; réponse de plus en plus commune à certains défis comme la préservation de l’environnement ou la lutte contre les maladies…). On peut ajouter que l’innovation technologique (notamment en matière de communication) ne fera que renforcer la mondialisation.

    Le leurre du repli sur soi

    Face à l’innovation accélérée et à la mondialisation, les mouvements de repli, de fermeture ou de protectionnisme, de plus en plus présents dans de nombreux pays dont le nôtre, seront impuissants. Ils ne pourront enrayer ou retarder durablement un processus probablement irréversible. Sauf à provoquer des tensions ou des guerres, qui favoriseront quand même l’innovation (notamment en matière d’armement) et la volonté de conquête territoriale, donc une forme (malheureuse) de mondialisation. Tout en appauvrissant et en décimant les populations concernées.

    Pourquoi d’ailleurs vouloir empêcher les laboratoires de poursuivre leurs recherches et proposer de nouveaux objets ou services, qui induiront de nouveaux modes de vie ? C’est aux destinataires de ces innovations (individus et consommateurs) de décider in fine de ce qu’ils souhaitent en faire, dans la mesure bien sûr où ils sont objectivement informés de leurs usages possibles. Mieux vaut encourager chez nous ceux qui sont capables de rivaliser avec les créateurs et de conquérir des marchés, afin d’accroître la richesse (collective et individuelle), réduire le chômage et éviter d’être mis « hors jeu ». Mieux vaut pour cela ne pas demander à l’État de venir à la rescousse de ceux qui ne peuvent pas ou plus participer à la compétition. Il serait plus utile de lui demander d’être animateur-adaptateur-réformateur que réparateur-conservateur-consolateur.

    Quant à la lutte contre la mondialisation, elle paraît également vaine, car inscrite dans l’Histoire, passée et à venir. Les procès fait aux multinationales ou aux migrants ne les empêcheront pas de continuer d’être présents sur notre sol ou de tout faire pour l’être. Les premières sont poussées par la nécessité du développement économique, les seconds par le besoin irrépressible (et compréhensible) de la survie. La construction de murs, les discours hostiles et le principe de « préférence nationale » ne dissuaderont pas les réfugiés de pays en guerre ou soumis à la famine de « débarquer » (au propre ou au figuré) dans le nôtre, tant qu’il restera bien plus riche à leurs yeux que ceux qu’ils doivent fuir.
    Bien sûr, cela n’interdit pas de canaliser les candidats, de limiter leur nombre pour que leur intégration soit possible et acceptable par la population. Une population à laquelle on aura rappelé les Droits de l’Homme (que ses ancêtres, bien après les Gaulois, ont inventés) et les obligations qu’ils engendrent pour ceux qui en ont un peu plus que les autres. En précisant aussi qu’ils sont universels et non limités aux Français, moins encore à ceux qui seraient « de souche ».

    De la même façon, les multinationales ne pourront pas être renvoyées « chez elles », puisqu’elles n’ont pas en réalité de territoire fixé et limité. Ce qui n’interdit en aucune façon de faire en sorte qu’elles paient leurs impôts comme les autres, et jouent avec les mêmes règles dans le grand jeu planétaire. Mais cela ne pourra être obtenu par un pays isolé et replié sur lui-même. La dimension européenne est le minimum nécessaire pour réussir.

    La « mobilité », clé de l’avenir

    Le réalisme est ainsi l’attitude préalable nécessaire pour faire face à l’avenir. L’une des conditions pour ne pas en être exclu et régresser est la mobilité, dans toutes ses dimensions. Intellectuelle pour les dirigeants et acteurs de l’entreprise, qui doivent penser le futur, envisager ses inflexions possibles et y réagir par l’innovation et la refonte de leur organisation interne. Idéologique pour les syndicats qui devraient accepter et accompagner le changement. Et considérer l’adaptation comme nécessaire et stimulante, plutôt que nuisible par principe. Géographique pour les employés touchés par les changements, qui pourront poursuivre leur vie ailleurs, d’autant plus facilement et heureusement qu’ils ne considèreront pas cela comme une catastrophe ou une punition. Culturelle, enfin, pour l’ensemble de la société, qui devra se faire à l’idée que la continuité n’est pas l’état naturel de la vie, et que c’est au contraire le changement qui est la règle. Et que le darwinisme économique n’est pas seulement une réalité, mais aussi une opportunité.

    Gérard Mermet, 27 septembre 2016

  • Pour une politique collaborative et disruptive

    Qui pourrait prétendre que la France se porte bien et que les Français sont confiants dans leur avenir et celui de leurs enfants ? Comment imaginer que l’on pourrait aujourd’hui inverser le cours insatisfaisant de notre histoire sans le bousculer, avant qu’il ne s’effondre de lui-même ?

    L’élection présidentielle est sans doute la dernière occasion d’entreprendre l’énorme travail de redressement nécessaire. Il ne sera pas possible sans une approche collaborative, c’est-à-dire une implication et une participation effectives des citoyens tout au long du processus d’adaptation au réel. Mais l’approche devra aussi être disruptive, c’est-à-dire modifier en profondeur les habitudes, les attitudes, les comportements, les relations. Un changement de paradigme qui entraînera une remise en cause des missions et des actes de l’État, mais aussi des modes de vie et de pensée des citoyens.

    Les candidats « classiques » de tous bords à l’élection présidentielle ne semblent guère être conscients de ces défis. Ni de l’urgence à regarder le monde avec de nouvelles lunettes, et d’inventer l’avenir avec de nouvelles approches, de nouveaux outils, de nouvelles méthodes. Qui aura la volonté et la capacité d’organiser la révolution culturelle indispensable à ce changement d’ère (ou de paradigme, si l’on veut faire le savant) autant que d’air (qui implique évidemment un nouveau « souffle ») ?

    Une société malade

    Le diagnostic sociétal de notre pays malade peut se résumer en quelques points :

    . un climat délétère, miné par l’agonie du « modèle républicain » (suite à ses promesses non tenues), la montrée du communautarisme, la méfiance envers les « autres », le divorce avec les acteurs politiques, économiques, sociaux, institutionnels, médiatiques.

    . des inégalités accrues dans de nombreux domaines (éducation, santé, logement, alimentation, activité, revenus, patrimoines, logement, loisirs, perspectives personnelles, etc.) ;

    . une capacité d’innovation freinée par les contraintes administratives, l’insuffisante synergie entre le public et le privé, ainsi que le « principe de précaution » ;

    . la peur engendrée par le terrorisme islamiste sous ses formes actuelles et à venir.

    . la menace environnementale, sans doute plus « durable » et difficile à éradiquer que la précédente, bien que moins présente dans l’esprit des Français.

    . la question migratoire, liée à l’afflux présent (bien que moins marqué en France que dans d’autres pays de l’Union, contrairement au sentiment répandu dans l’opinion) et surtout à venir de populations fuyant la guerre, la pauvreté, la dictature ou les changements climatiques.

    Une économie affaiblie

    Les dysfonctionnements économiques, par nature très corrélés à l’état de la société, ne sont pas moins faciles à lister. Ni moins inquiétants :

    . un endettement insupportable (plus de 2 100 milliards d’euros, près de l’équivalent d’une année de PIB), qui ne facilité évidemment pas l’investissement dans l’avenir ;

    . le taux de dépenses publiques le plus élevé des pays de l’OCDE après la Finlande (57% du PIB en 2014, contre un minimum de 34% en Suisse), sans véritable plus-value de service associée. Notre système de santé, même s’il demeure de qualité, n’est plus un modèle. Il en est de même en matière d’éducation, de politique énergétique ou de protection sociale ;

    . un taux de chômage préoccupant (officiellement 10% de la population active officielle, et plus du double parmi les 18-24 ans) qui décourage, appauvrit et aigrit la population dans son ensemble ;

    . des déficits chroniques en matière de santé et surtout de retraite (241 milliards d’euros), qui vident les caisses concernées et accroissent la dette ;

    . des déséquilibres économiques croissants (parts de marché, balance commerciale, attractivité de la France pour les investisseurs…) qui obèrent les résultats des entreprises et réduisent les recettes fiscales.

    Il ne s’agit pas ici d’être délibérément décliniste. Ce sont là des constats, dont la plupart sont objectivement mesurables, et non des impressions sans fondement ou des conclusions issues d’un quelconque filtre idéologique.

    On ne saurait pour autant oublier que la France dispose de nombreux atouts pour réagir. Leur liste est connue : histoire, géographie, démographie, culture, épargne, qualité de vie, infrastructures, leadership dans certains secteurs économiques, résilience… Mais elle ne parvient guère à les exploiter. Si l’on y regarde de près, certaines « exceptions françaises » sont même devenues des handicaps : égalitarisme parfois paralysant ; « petisme » et myopie empêchant de voir loin et net ; hédonisme peu compatible avec la nécessité de faire des efforts ; tabou des « avantages exquis » interdisant de prendre en compte les changements de contexte ; culte de l’exception excluant d’examiner vraiment ce qui se fait ailleurs, plus encore de l’importer, même en l’adaptant…

    Dans ces conditions, il serait irresponsable d’être aveuglément optimiste et de continuer d’attendre des jours meilleurs. Il faut au contraire les provoquer. Nous sommes de toute évidence arrivés à la fin d’une ère, que nous ne pourrons pas prolonger. Il n’y a pas d’autre choix que d’en inventer une autre, plus conforme à nos aspirations, plus compatible avec le nouveau monde dans lequel nous vivons déjà. Plus satisfaisante pour le plus grand nombre et ceux qui vont nous succéder.

    Une gestion collective des « biens communs »

    La première réponse que l’on peut apporter à ces défis est une gestion plus efficace et durable de ce qui nous est commun et indispensable : eau, air, ressources matérielles et immatérielles de toute sorte. Le Ces « biens communs » sont à distinguer des « biens publics », qui sont à la charge de l’État : infrastructures ; écoles ; hôpitaux ; institutions diverses. Ils diffèrent aussi des « biens privés », gérés par les individus et les organisations d’initiative privée. Leur prise en compte spécifique ouvrirait ainsi une « troisième voie » dans le fonctionnement de la société. Elle permettrait en particulier de mobiliser les citoyens dans le cadre d’une gestion collective de ces biens communs, dans une version (très) modernisée de pratiques qui existaient au Moyen-Âge, notamment en matière agricole (gestion commune par les ménages concernés des terres à cultiver et entretenir, mais aussi des usages, des droits et des responsabilités de chacun.

    Il ne s’agit plus aujourd’hui seulement d’assurer la pérennité des productions alimentaires, mais celle de l’ensemble des conditions nécessaires à une vie « durable ». De nombreuses expériences montrent que des communautés ou « coopératives » de producteurs ou utilisateurs motivés et auto-organisés peuvent gérer les biens communs d’une façon optimale. Plus efficace et créative en tout cas que lorsque c’est l’État, souvent trop éloigné du « terrain », qui s’en occupe. Moins éphémère aussi que lorsque ce sont les individus ou organisations privés, qui tendent à les surexploiter et à les épuiser, comme c’est le cas aujourd’hui de nombreuses ressources naturelles, notamment végétales et animales. La bonne gestion des biens communs ne pourra se faire qu’en ayant le souci du bien commun, auquel notre prix Nobel d’économie Jean Tirolle a consacré son dernier livre.

    Cette troisième voie doit être explorée et intégrée par les politiques qui souhaitent vraiment se mettre au service du pays, animer sa nécessaire adaptation et mettre en place les multiples réformes et transformations qu’elle implique. Elle répond à une demande croissante d’autonomie de la part des citoyens, alimentée par la défiance à l’égard de l’État et de la plupart des acteurs économiques ou sociaux. Elle est aussi largement favorisée par le développement des outils collaboratifs, sans cesse enrichis et diversifiés par la révolution numérique. Des outils qui permettent à la fois la mise en relation des individus (illustrée par exemple par les plateformes comme Blablacar ou Leboncoin) et la constitution d’une « intelligence collective » comme l’a démontré le pionnier Wikipedia.

    Cette piste de refondation constitue une clé pertinente pour associer les Français à leur destinée, les responsabiliser et les déculpabiliser. Elle permettra de les rendre à la fois plus actifs, réactifs et proactifs. Et surtout plus satisfaits, dans la mesure où ils auront le sentiment de conduire eux-mêmes le changement, profitant de ses effets plutôt qu’en subissant ses contraintes. Une façon aussi de donner du sens à leur vie, à un moment où il est difficile à percevoir. La gestion collaborative des « communs » est enfin le moyen de refonder une démocratie de plus en plus imparfaite.

    Une approche disruptive des solutions

    Contrairement à l’affirmation célèbre de Tancredi dans le Guépard, il va falloir « changer tout pour que tout change », et amorcer le mouvement sans plus attendre, car il y a urgence. Outre la collaboration, cela passe par une approche « disruptive ». Ce concept, inventé à l’origine pour favoriser le développement des entreprises à travers la création de produits et services inédits et en « rupture » avec l’existant, a été mis en œuvre par des start-ups de l’ère digitale qui ont révolutionné les marchés et les métiers classiques (la distribution avec Amazon, l’hôtellerie avec AirBnB, les transports avec Uber, Google, ou Tesla…).

    La disruption permet de partir d’une feuille blanche (même si elle est en réalité couverte de filigranes que l’on croit invisibles), de considérer un problème « autrement » et sans tabou, de « casser les codes », de mettre en cause les conventions et de mettre en place une « vision » originale, qui va bouleverser les anciennes et ouvrir de nouveaux champs. L’intelligence collective citée précédemment peut être mise au service de cette approche disruptive. Si on leur donne l’envie et les moyens de réfléchir ensemble, les Français peuvent être plus créatifs et efficaces que des leaders politiques issus des mêmes moules conformistes, empêtrés dans leurs certitudes, empêchés par les appareils des partis traditionnels, et éloignés des réalités.

    Satisfaire les revendications ou attentes des diverses catégories sociales ou corporations, relayées par les syndicats (traduction grossière : travailler moins et gagner plus, et/ou disposer de davantage de moyens et d’effectifs) est aujourd’hui incompatible avec la nécessité de réduire l’énorme dette du pays, le taux de chômage inacceptable des jeunes ou l’accroissement des inégalités dans de nombreuses domaines. Le clientélisme, la segmentation et les clivages ne sont pas des solutions, mais des problèmes. Seule une approche courageuse, collective et créative permettra de redresser le pays.

    La dernière chance avant l’accident ?

    Les candidats à l’élection ne pourront pas continuer de faire croire aux électeurs qu’il est possible de résoudre les problèmes du pays avec les moyens classiques, dont on a vu au fil des années l’inefficacité croissante. Ils ne pourront écrire leurs programmes en puisant dans les « boîtes à outils » traditionnelles issues d’idéologies censées être opposées : relance ou austérité, libéralisme ou socialisme… Ils ne pourront promettre des réformes en matière d’éducation, de santé, de fiscalité, d’emploi, de retraite, tout en promettant de réduire les dépenses publiques et en augmentant le pouvoir d’achat. Ces promesses ne pourront évidemment être tenues. Elles mettront de nouveau les Français dans la rue. Pour participer à des manifestations qui pourraient être très violentes.

    L’élection présidentielle de 2017 représente une formidable opportunité de s’attaquer enfin aux difficultés du pays, en utilisant une approche collaborative et disruptive. Ce pourrait être la dernière avant l’accident : guerre civile, révolte, révolution, paupérisation, relégation… Cela implique d’abord que les candidats disent toute la vérité aux électeurs, et qu’ils leur proposent de mettre en place des solutions originales et puissantes pour aborder de front les problèmes qui minent le pays, plutôt que de les esquiver ou de proposer des « demi-mesures ».

    Cela suppose aussi qu’ils permettent aux citoyens de participer dès l’amont au processus, afin qu’ils puissent s’approprier le changement, condition aujourd’hui absolument nécessaire de sa réussite. Avec l’objectif commun de rendre le présent plus « vivable » et le futur plus « désirable » et « durable ». Avec la volonté de se montrer solidaire des jeunes générations et de celles à venir. Pour y parvenir, le candidat élu devra oser la disruption collaborative (ou, s’il préfère, la collaboration disruptive), avec un slogan possible : réinventer ensemble et sans tabou. Les méthodes autoritaires ne sont plus en effet adaptées, surtout lorsque l’autorité du politique est rejetée. Quant à la méthode des « petits pas », elle n’est plus possible, compte tenu de la distance à parcourir et du temps limité dont nous disposons pour le faire.

    Gérard Mermet, 14 septembre 2016

  • Le pari Macron

    L’émergence d’Emmanuel Macron dans le paysage politique national est un événement important. A la fois révélateur de la situation difficile du pays et porteur d’espoir pour de nombreux citoyens. S’il fait la une des médias et alimente les conversations, c’est qu’il apparaît en effet comme une réponse possible (bien qu’évidemment incertaine) au vide que les Français ressentent et expriment à longueur de sondages. Un vide apparent dans de nombreux domaines : économie, vie sociale, démocratie, éducation, gouvernance, perception de l’avenir… Un sentiment diffus de déclin qui s’accroît au fur et à mesure que les perspectives d’une amélioration sensible s’éloignent, que la France est divisée, tendue et sans projet. On sait depuis Pascal que la nature a horreur du vide (même si en réalité elle en est « pleine »…) ; c’est aussi le cas de la nature humaine.

    Anémie et anomie

    Ce vide existentiel (généralement appelé « crise » par facilité) s’explique par l’anomie générale qui règne dans la société. Un mot qui qualifie l’absence d’un système de valeurs porteur de sens, cohérent, expliqué, accepté et partagé. Cette anomie sociétale participe largement à l’anémie économique du pays, caractérisée par une croissance ralentie et insuffisante pour résorber le chômage, un travail vécu par beaucoup comme une contrainte plutôt qu’un facteur d’épanouissement. Une inaptitude à réformer, à s’adapter, à faire confiance à l’avenir en l’inventant.

    A l’origine de cette anémie, on trouve de nombreuses « exceptions » ou singularités nationales. Des atouts anciens devenus pour certains des handicaps : culture de l’affrontement ; myopie collective et déni de réalité ; égalitarisme ; culte de la « proximité » ; goût du confort ; tabou des « avantages acquis » ; esprit de résistance… Sans parler du « culte de l’exception » qui empêche une France trop attachée à son « modèle » de s’inspirer de ce qui se fait ailleurs, de faire comme les autres de peur de perdre son originalité. Ces caractères expliquent en grande partie notre incapacité presque chronique à mettre en question nos certitudes, nos habitudes, nos attitudes. Et à prendre un peu d’altitude. Toutes choses que propose au fond Emmanuel Macron dans ses discours. Mais pourra-t-il les transformer en actes ?

    Non société et société du non

    Anomie et anémie se combinent chez nous pour former une non-société, dans laquelle les liens sont distendus entre les citoyens, mais aussi entre eux et les acteurs économiques, politiques ou sociaux. On peut discuter des responsabilités qui ont conduit à cette situation. Les acteurs (ou « élites »), généralement désignés comme boucs-émissaires, ont sans aucun doute leur part puisqu’ils n’ont pas réussi, aux yeux des Français en tout cas, à « inverser la courbe du déclin », pas plus que celle du chômage. Mais ils ne doivent pas être les seuls à porter le fardeau ; on pourrait citer aussi les institutions inefficaces, les syndicats dépassés, les médias critiques et cyniques, toujours prompts à dénoncer, à alimenter ou créer des polémiques. Sans oublier les citoyens, qui ne sont pas tous et toujours de bonne foi, et dont beaucoup préfèrent accuser les autres que s’engager et participer personnellement.

    Cette non société est en effet aussi une société du non, qui tend à rejeter toute réforme, dès lors qu’on cherche à la mettre en œuvre, qu’elle a un coût et implique des sacrifices personnels. Les réflexes individuels, corporatistes ou communautaires sont alors plus forts que la volonté d’adapter la collectivité au nouveau monde dans lequel elle baigne. Beaucoup regrettent en effet le précédent, plus lisible et prévisible, estimant que « c’était mieux avant », préférant le statu quo à l’aventure.

    Une nouvelle donne nécessaire

    Malgré tout, la plupart des Français sont conscients qu’il y urgence à « changer le système », à donner du sens à l’avenir et de l’espoir aux jeunes, à rétablir la confiance entre le pouvoir et les citoyens, à réunir de nouveau les composantes de la « non société ». Cela ne pourra se faire que par un renouvellement des idées et des comportements. Mais aussi des hommes qui ne sont pas en mesure d’en changer, prisonniers de leurs vieux schémas, de leurs contraintes partisanes et de leur manque de crédit dans l’opinion. Ceux-là devront être remplacés par d’autres, capables d’insuffler une vision plus contemporaine, d’en finir avec les vieux débats sclérosants et les postures, de proposer une pédagogie du réel et des approches nouvelles pour redresser le pays.

    Cela implique de mobiliser toutes les forces, de repérer et fédérer les initiatives, de faire naître des idées, de les expérimenter. Avec la bienveillance et la participation des citoyens qui auraient la possibilité de participer au changement et ainsi de se l’approprier. Cela implique aussi la reconnaissance du droit à l’erreur, à la correction de trajectoire, donc d’un suivi et d’une évaluation objectifs.
    La clé du succès réside dans la constitution d’une véritable union nationale transpartisane. Comment imaginer en effet que l’intelligence collective dont nous avons besoin puisse se situer d’un seul côté de l’éventail politique ? Un être humain privé d’un hémisphère de son cerveau éprouve de grandes difficultés à vivre. Il en serait de même d’une société qui serait gouvernée à partir des seules idées de « droite » ou de « gauche ». Deux notions que les Français ont d’ailleurs de plus en plus de difficulté à définir et dans lesquelles ils hésitent à se reconnaître.

    Plus de scepticisme que d’enthousiasme

    Nul ne peut dire aujourd’hui si la « marche » que propose Emmanuel Macron a une chance de se poursuivre jusqu’à sa destination finale, sans doute imaginée ou rêvée par lui, sans être jusqu’ici annoncée : l’Élysée. Ou si elle fera pschitt, comme le souhaitent ses adversaires, membres de la « vieille école », soucieux de conserver leurs prébendes et peu désireux de changer leur « logiciel » ou même de l’actualiser. Dès la création du mouvement, et plus encore depuis sa démission du gouvernement, ceux-là ont sorti leurs « petites phrases », parfois assassines lorsqu’elles émanent de la gauche. Elles s’articulent autour de trois arguments principaux : la trahison du Président (mais on verra si ceux qui l’utilisent lui resteront fidèles dans les prochains mois…) ; le bilan médiocre de l’ex ministre de l’Économie (un reproche exprimé en particulier par ceux qui l’ont empêché de faire ce qu’il souhaitait pour « libérer » l’économie…) ; son manque d’expérience politique, illustré par le fait qu’il n’a jamais été élu et qu’il a fait ses armes dans la « société civile » (ignorant le fait que cette « fraîcheur » est l’un des atouts principaux de Macron).

    Quant aux politologues et observateurs « patentés », il est édifiant de constater que la plupart persistent à juger l’opération à l’aune de leur expérience et de leur connaissance de l’histoire de France, mais qu’ils oublient le contexte, qui a profondément changé. Leur conclusion peut alors souvent se résumer en une phrase : « ça ne marchera jamais, car ça n’a jamais marché ». A l’appui de cette conviction, le rappel des tentatives avortées de Michel Rocard, Jacques Delors, ou avant eux de Jean Lecanuet ou Jean-Jacques Servan-Schreiber. Leur conviction s’appuie sur un postulat : un homme sans parti ni réseau ou parrainage véritable ne peut réussir à s’imposer et à bousculer l’histoire. C’est pourtant ce qu’a fait le général de Gaulle en son temps, dans un contexte lui aussi très différent. On notera en outre que les qualités de « l’homme providentiel » dont la France a aujourd’hui besoin ne sont pas les mêmes qu’en 1958. Et que des réseaux importants peuvent se constituer rapidement à l’aide des outils numériques.

    Microns contre Macron

    Il serait en tout cas irresponsable et dangereux de considérer l’aventure dans laquelle Emmanuel Macron s’est engagé avec nos prismes habituels. Ou de souhaiter qu’elle s’arrête au plus tôt afin de ne pas risquer d’être submergé par la vague qu’elle pourrait déclencher. Même si elle ne va pas à son terme, elle présente un avantage évident et important : l’incitation (voire l’obligation) faite aux leaders « classiques » de modifier leurs discours, de revoir leurs programmes, de se montrer moins dogmatiques, plus clairvoyants, plus humbles. En un mot, plus « modernes ».

    Il faut aussi être conscient que Macron représente aujourd’hui la seule véritable alternative au Front national pour ce qui est de transformer vraiment le système (l’« établissement » ou LRPS dénoncé par le FN). Avec l’avantage inestimable de ne pas être inspiré par une idéologie de repli nationaliste, xénophobe et anti-européen, dont on a pu voir les conséquences dramatiques à d’autres époques. Et donc, si elle convainc les électeurs, d’éviter au pays une probable catastrophe, dans un contexte irréversible de mondialisation et de révolution technologique qui rendront de plus en plus obsolètes toutes les formes de frontières.

    La fermeture ne saurait donc être une réponse appropriée aux défis actuels et à venir, ce qui ne signifie pas que l’on ne doit pas se protéger des risques qu’ils représentent. L’ouverture, si elle est conditionnée et réglementée, est une politique à la fois beaucoup plus satisfaisante moralement et bien plus efficace économiquement.

    Face à Macron (dont le nom l’incite peut-être inconsciemment à penser « large » et long terme), on trouvera bon nombre de « microns » (qui pensent « petit » et court terme) dans tout le spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Sauf exceptions, ils feront probablement tout pour lui barrer la route, en cherchant à le discréditer aux yeux des Français. Mais ce sera in fine aux Français de décider de choisir entre les « classiques », les « populistes » et les « rénovateurs » et de s’exprimer. D’abord dans les sondages des prochaines semaines, qui orienteront immanquablement l’organisation et l’issue des primaires, puis dans les urnes en 2017. Leur vote sera une forme de pari, qui en dira long sur l’état de la société, et décidera en partie de son avenir.

    Gérard Mermet (chronique publiée le 6 septembre 2016 sur le site WEDemain.fr)

  • Sarkophiles, Sarkophobes et Sarkophages

    L’entrée officielle de Nicolas Sarkozy en campagne (22 août) a été sans conteste une réussite médiatique. Le quatorzième candidat à la primaire de droite avait savamment orchestré la sortie de son livre en forme de déclaration d’amour à la France et aux Français (Tout pour la France, Plon). Avec la complicité (consciente ou non) de tous les supports d’information, toujours prompts à relayer les propos et agissements du « bon client » (c’est-à-dire générateur d’audience, donc de revenus) qu’il représente à leurs yeux.

    Un amour non partagé

    Mais les Français ne lui rendent manifestement pas (ou plus) cet amour inconditionnel. Un sondage BFMTV-Le Parisien/Odoxa-Dentsu réalisé les 25 et 26 août 2016. soit plusieurs jours après la nouvelle, indique que, sur les personnes qui pensent aller voter au premier tour de la primaire de la droite, 38% devraient voter pour Alain Juppé, contre 24% pour Nicolas Sarkozy. Ils seraient suivis de Bruno Lemaire (15%) et François Fillon (10%). Dans l’hypothèse d’un second tour opposant Nicolas Sarkozy à Alain Juppé, l’ancien Premier ministre distancerait toujours l’ex-chef de l’État, avec 63% d’intentions de vote contre 37%. On note aussi dans ce sondage que c’est bien davantage la personne de Nicolas Sarkozy que les Français rejettent en majorité que ses idées et son programme. Ainsi, 72% se disent favorables à sa proposition (inspirée ou reprise par d’autres candidats de droite) de placer en centre de rétention fermé ou sous surveillance électronique toutes les personnes fichées « S », 62% à la suspension du regroupement familial des travailleurs étrangers.

    La participation, clé de la primaire de droite

    Il faut cependant relativiser ces chiffres, en mentionnant un autre sondage (LCI-RTL-Le Figaro/TNS Sofres, réalisé du 22 au 25 août 2016.). Celui-ci indique qu’au premier tour de la primaire, Sarkozy et Juppé feraient jeu égal avec 34% des intentions de vote, devant Bruno Le Maire (17%,) et François Fillon (9%). En cas de duel Juppé-Sarkozy au second tour, Juppé l’emporterait avec 55% des voix contre 45%. L’écart important entre ces deux enquêtes effectuées pratiquement aux mêmes dates s’explique essentiellement par le critère adopté pour quantifier les « électeurs de la primaire de droite ». Le premier sondage retient tous ceux qui « pensent » aller voter lors de cette primaire, soit 29% de la population adulte, ce qui est considérable. Le second ne prend en considération que ceux qui se disent « certains » de se rendre dans les bureaux de vote les 20 et 27 novembre prochains (7% seulement des électeurs, par principe plus proches du parti des Républicains).

    Face à la machine sarkophile, Juppé jouera-t-il les « Sarkophages » ?

    Il reste trois mois aux candidats avant la tenue des primaires et des retournements peuvent bien sûr se produire, qui permettront aux médias d’entretenir le feuilleton et de garder leurs publics en haleine. Sarkozy fera tout pour reconquérir ceux qui ne croient plus en lui, ou qui sont attirés par les sirènes de l’extrême-droite, laquelle va aussi tenter de peser sur la primaire. De son côté, Alain Juppé pourra s’adresser aux « Sarkophobes » de droite, qui constitueront une bonne part de sa « clientèle » (avec les déçus de la gauche modérée). Il pourra aussi s’appuyer sur les plus radicaux de ces Sarkophobes, que l’on pourrait baptiser « Sarkophages ». Un néologisme qui renvoie à deux sens possibles. Étymologique, d’abord : ceux qui voudront voter pour le candidat de droite le plus capable à leurs yeux de « cannibaliser » l’ancien président (de le « dévorer », symboliquement). Mais aussi, phonétiquement, ceux qui souhaitent en être les « fossoyeurs », tout en lui offrant une sépulture digne de sa grandeur passée (le sarcophage apparu avec les Pharaons). On voit mal en effet comment Nicolas Sarkozy pourrait se remettre politiquement d’une nouvelle défaite, surtout infligée par son propre camp. Mais il disposerait alors de tout son temps pour se consacrer à sa famille et à sa passion du jogging, tout en donnant des conférences excellemment rémunérées qui viendraient grossir son patrimoine. Et en assurant sa défense dans les dossiers dans lesquels son nom est mentionné. Mais il ne faudrait pas « enterrer » Sarkozy trop vite. Outre son énergie et sa confiance en lui, il disposera pour la primaire des forces et des moyens logistiques du parti qu’il dirigeait depuis deux ans et d’un réseau de soutiens qui tenteront d’éliminer le trublion centriste que représente à leurs yeux Alain Juppé. Tout se jouera en tout cas sur le nombre de Français qui iront voter à cette primaire.

    Gérard Mermet (chronique rédigée le 28 août 2016 et publiée sur le site WEDemain.fr)

  • Donner la mort parce qu’on n’aime pas la vie

    Le père d’Abdel Malik, co-auteur de l’assassinat du père Hamel, a déclaré à propos de son fils (adopté vers l’âge de 6 mois) : « J’ai été surpris. Malik était adorable ». Il serait difficile et douloureux d’entendre ce genre d’affirmation (surtout pour les proches des victimes de ces tueurs) s’il n’était si fréquent. On ne compte plus en effet le nombre de parents d’islamistes, mais aussi de voisins ou collègues de travail qui, interrogés par les médias, ont exprimé leur stupéfaction face aux crimes odieux commis par des personnes qu’ils jugeaient « sans histoire », « serviables » ou « sympathiques ».

    Pourquoi tant de haine ?

    La sincérité apparente de ces impressions confiées à des caméras de télévision laisse à penser qu’elles contiennent une part de vérité, qui ne peut être seulement due à la capacité des terroristes à donner le change. Le père d’Abdel Malik livre une explication simple et crédible : « Daech lui a monté la tête, retourné le cerveau ». Mais elle ne suffit pas. On ne retourne pas le cerveau de n’importe qui avec des exhortations à tuer les « mécréants » au nom d’Allah. Surtout celui d’individus qui ne sont généralement pas au départ des musulmans fanatiques. Il faut donc aller plus loin dans l’analyse et oser se demander pourquoi ils sont réceptifs à des discours stupides et monstrueux, pourquoi ils sont capables de tant haïr la société dans laquelle ils vivent ou, souvent, sont nés. Contrairement à ce qu’affirment quelques bons esprits, ce n’est pas là faire œuvre d’autoflagellation, ni de compassion ou pire encore de complaisance à l’égard des bourreaux. C’est au contraire chercher comment on pourrait éviter de nouvelles victimes. Et, plus largement, améliorer le sort d’une partie importante et croissante de la population.

    Ce que l’on sait des terroristes qui cherchent aujourd’hui à détruire la France et l’Occident, ce qu’en disent les psychologues qui les approchent, ce que montrent les neurosciences, comme ce que nous enseigne l’Histoire, nous met sur une autre piste. Hors l’usage de drogues particulièrement fortes, qui modifient totalement l’état de conscience, on ne peut transformer un individu en monstre par la violence. Mais on peut le faire par la persuasion, le mimétisme, la désignation d’un bouc-émissaire. Les dictatures, le nazisme, le fascisme, le racisme, la xénophobie, la persécution du Christ ou les Croisades en sont des exemples frappants.

    L’espoir par le mensonge

    On peut bien sûr penser que les islamistes sont au départ des personnes particulièrement faibles, malléables au « lavage de cerveau », comme celles qui composent les sectes. Mais, comme elles, c’est surtout la sensation intérieure d’un profond vide existentiel qui les rend ouvertes à ceux qui leur proposent de le remplir. Dès lors, la promesse d’une vie « idéale » en remplacement de celle que l’on subit et qui n’a pas ni sens ni avenir, est très alléchante. En particulier pour des esprits peu structurés, qui n’ont pas pu se construire un système de valeurs et une morale suffisamment forts pour faire accepter et apprécier la vie. D’autant que personne ne peut leur démontrer qu’on leur sert des mensonges. Ils n’en retiennent que l’idée d’une aventure possible, d’une « existence » réelle, forte et visible (même si elle est éphémère) contrairement à celle qu’on leur propose depuis leur naissance. C’est-à-dire un espoir, dont le père Hamel écrivait justement (dans une lettre paroissiale de mars 2016) que « le monde [en] a tellement besoin ».

    Il ne s’agit pas de laisser ainsi entendre que les jeunes radicalisés sont tous, et seulement, des individus sans espoir, ce qui semblerait excuser en partie leurs actes. Il s’agit de tenter de comprendre les motivations de leurs actes, afin de les prévenir. La question de les condamner ne se pose évidemment pas à un esprit disposant d’un minimum de morale. Celle de les punir ne se pose pas non plus, dans la mesure où un islamiste n’a vraiment accompli son acte que s’il se termine par sa mort, condition nécessaire pour accéder au « paradis d’Allah ». Celle de les pardonner est affaire de morale personnelle ou religieuse.

    Confort matériel, inconfort moral

    On en arrive alors à la question centrale, d’autant plus essentielle qu’elle ne concerne pas seulement les terroristes actuels ou potentiels mais l’ensemble de la société : comment redonner du sens à la vie dans notre pays développé, mais déboussolé et fatigué ? Comment reconstruire un socle de valeurs communes auxquelles le plus grand nombre pourra adhérer, conduire sa vie personnelle et participer à la vie collective ? La société laïque, malgré sa tolérance affichée à l’égard de toute croyance, ne répond plus au besoin probablement inné de transcendance et de spiritualité. La science, de son côté, est impuissante à dire pourquoi nous sommes ici, et ce que nous devons y faire. Et la « société de consommation », qui s’est construite sur les décombres de la guerre, répondant au besoin de reconstruction, de confort et de distraction, ne satisfait plus que très provisoirement des pulsions qui sont toujours renouvelées. L’argent maître y accroît les inégalités, celles des revenus comme celles des dépenses. La société de communication les rend plus visibles et donc moins supportables.

    Le progrès dans le développement de la personne

    Le « progrès » ou le « bonheur » ne réside pas comme on a pu le croire ou le faire croire dans le « toujours plus », auquel on parviendrait par l’accumulation de biens matériels (ou, désormais, de services dématérialisés). Le confort « physique » se double aujourd’hui d’un inconfort « moral » de plus en plus apparent. Le véritable progrès est plutôt à trouver dans le développement des capacités de chacun à se forger une vision du monde, une compréhension de son fonctionnement et de son évolution. Dans sa capacité à peser sur sa propre destinée et à participer à celle des autres. Avec la perspective de devenir « meilleur », de faire de « belles » et « bonnes » choses, d’en retirer une satisfaction durable et une estime de soi.

    Au lieu de cela, notre environnement nous renvoie le modèle d’une « réussite » par l’argent et le pouvoir (qui sont souvent liés). Et il nous incite à nous comparer sans cesse aux autres. Sans nous donner les moyens de les dépasser, momentanément ou durablement, car c’est par principe impossible au plus grand nombre dans une société forcément pyramidale. Sans, surtout, nous prévenir que le but s’éloigne au fur et à mesure que l’on croit se rapprocher de lui. Et que cela engendre une grande frustration, qui peut conduire à des actes irrationnels.

    Une formidable occasion pour les politiques

    En cette période préélectorale, les candidats au poste suprême ont donc du grain à moudre. Leur mission première est de redonner de l’espoir et des perspectives à tous les Français. Pour les convaincre qu’il n’y a pas de fatalité du déclin de la France et que l’anomie actuelle (absence de références communes et d’objectifs « qualitatifs » atteignables) n’est pas définitive. En leur répétant que l’accroissement continu du pouvoir d’achat n’est pas l’ultime dessein de la politique et de la société. Ce qui constitue aussi, il faut le souligner, une réponse à la crise économique, financière et sociale dans laquelle nous sommes plongés. La sobriété est généralement bonne pour la santé.

    Plutôt que de promettre aux électeurs un retour à la croissance du PIB, les candidats de tous bords devraient les sensibiliser à ce qui fait l’essentiel de la vie : la confiance en soi, le respect des autres, l’initiative, le partage, la contribution à l’amélioration du monde. Il serait bon qu’ils soient aidés en cela par les citoyens eux-mêmes. Cela implique qu’ils rétablissent le lien de confiance rompu avec eux. Cela suppose aussi un renouvellement idées, des comportements et des personnes, ce qui ne semble guère en voie de réalisation actuellement. Il faudrait enfin que cette nouvelle façon de faire de la politique et de penser la société soit favorisée par les médias. Mais il se trouve que la plupart d’entre eux vivent de la publicité, c’est-à-dire de la consommation, ce qui rend évidemment leur mission difficile.

    Aimer la vie plus que la mort

    Si les islamistes aiment tant la mort (la leur comme celle de leurs victimes), c’est sans doute parce qu’ils n’aiment pas assez la vie. Le problème est d’autant plus grave et urgent que beaucoup de Français n’aiment pas non plus beaucoup la leur, même s’ils ne sont pas prêts pour autant à se radicaliser. Une récente étude montre ainsi que le « score moyen de bonheur » que les Français s’attribuent est de 5,9 sur 10 (Fabrique Spinoza/Institut Think, avril 2016). Cela ne traduit pas une grande réussite de la société et de ceux qui en sont les principaux animateurs. Si 56% se disent heureux (note de 6 à 10), 18% s’estiment malheureux (note de 0 à 3). 3% de la population adulte, soit 1,6 million, se donnent même une note de 0 à 1, ce qui représente beaucoup de candidats au suicide ou au djihad, sans parler des dépressions.

    Il existe donc de nombreuses raisons de « changer la vie » pour lui redonner un sens qu’elle est en train de perdre. Cela passe par une révision générale de ses objectifs et de ses moyens. Les institutions, au premier rang desquelles il faut placer l’école, mais aussi les responsables politiques, les entreprises, les syndicats ou les médias doivent impérativement se remettre en question. Les enseignements qu’ils proposent, les discours qu’ils tiennent, les valeurs qu’ils prônent, les revendications qu’ils formulent, les postures qu’ils adoptent et les modèles qu’ils mettent en avant sont souvent dépassés et nuisibles au changement nécessaire. Cela prendra du temps, nécessitera du courage et de la pédagogie. Mais l’alternative est la poursuite du processus de détérioration amorcé. Avec en ligne de mire des aventures qu’il vaudrait mieux ne pas tenter.

    Gérard Mermet, août 2016 (Chronique publiée sur le site WEDemain.fr)

  • L’union nationale n’est pas un piège, mais une solution

    La stratégie des terroristes islamistes est simple et claire. Elle consiste à tuer au nom d’Allah et provoquer (ou révéler lorsqu’ils sont latents) des réflexes anti-musulmans dans les pays visés, au premier rang desquels se trouve la France. Au-delà de la « guerre de religions » qu’elle cherche à déclencher, cette stratégie vise plus largement à diviser la société pour la rendre encore plus friable et faible. Pour casser ce qui reste du « vivre ensemble », afin de créer les conditions d’une guerre civile. Le pays sera alors mûr pour la soumission et l’allégeance à celui qui viendra conquérir ce qu’il en reste.

    Le double piège

    Nos responsables politiques sont suffisamment intelligents pour le savoir. C’est pourquoi ceux qui sont au pouvoir en appellent, avec raison, à l’union nationale. Mais ceux qui sont dans l’opposition considèrent que c’est un piège qui leur est tendu, plus dangereux à leurs yeux que celui du terrorisme. C’est une faute d’appréciation grave, pour le pays comme pour eux.

    La difficulté d’envisager l’union nationale, déjà improbable en temps « normal » dans notre pays, est encore accrue en période préélectorale. Un moment où chacun considère qu’il doit impérativement s’opposer à ses adversaires plutôt que leur tendre la main. Ainsi, le pouvoir appelle à l’unité et à la responsabilité, en cherchant à profiter de l’occasion pour museler l’opposition. Et l’opposition cherche à profiter de l’occasion pour mettre le pouvoir en difficulté. En dénonçant son incapacité à assurer la sécurité des citoyens. En se lançant dans une surenchère de mesures qui permettraient selon elle de réduire ou même de supprimer le risque terroriste. Difficile, dans la situation actuelle, de donner raison à ceux qui refusent la main tendue, quelque soit le côté où ils se situent. Leur attitude est inacceptable d’un point de vue moral. Elle est en outre inefficace d’un point de vue politique.

    Les citoyens raisonnables savent en effet que personne ne peut garantir la sécurité dans un contexte où les attaques peuvent survenir à tout moment, en tout lieu, par tout moyen. Pourtant, les censeurs jouent dangereusement avec les émotions et les peurs de la population. Ils cherchent à leur faire croire qu’il suffirait de renforcer les dispositifs sécuritaires, d’interdire ou d’annuler les manifestations de toute sorte (sportives, culturelles…), d’être « inflexibles » plutôt que « laxistes ». Cela reviendrait à supprimer les libertés au prétexte de les garantir. Cela rendrait la vie individuelle insupportable, et la vie collective impossible. Et cela n’empêcherait pas des terroristes d’aller assassiner des gens chez eux, comme ils l’ont fait récemment avec un couple de fonctionnaires de police près des Mureaux, le 13 juin dernier.

    Le terrorisme low cost a de l’avenir

    Les récents attentats, tant en France qu’en Allemagne, ont montré que l’assassinat d’une seule personne (un prêtre ou des particuliers) mobilise presque autant l’attention des médias (et donc de leurs publics) qu’un attentat massif, comme ceux de Nice ou du Bataclan. Il déclenche peut-être même des peurs encore plus fortes et durables dans la population, qui sait désormais qu’elle n’est à l’abri nulle part : pas plus en province qu’à Paris, pas plus en petit comité qu’au milieu d’une foule.
    Les terroristes, qui semblent « tester » ces différentes façons de procéder dans les pays développés, l’ont bien compris. Nul besoin de moyens sophistiqués, d’armes lourdes, de logistiques complexes, ni d’hommes surentraînés. Le terrorisme low cost, mis en œuvre spontanément sur le terrain par des « soldats » autonomes, que l’on n’a pas besoin de former mais seulement d’influencer et que l’on peut « récupérer » après coup, s’avère très efficace. Il est en outre moins prévisible et repérable par les services de renseignement de l’ennemi. Il a donc sans doute de beaux jours devant lui.

    Enfermer ?

    Faut-il alors, comme le demandent certains, assigner à résidence ou emprisonner tous ceux qui sont « en voie de radicalisation » ou qui ont fait l’objet d’un « signalement » ? Cela impliquerait d’abord de définir précisément et juridiquement où commence la radicalisation, ce qui semble bien difficile. Qu’en serait-il aussi de la liberté individuelle de pensée et d’expression, pour laquelle les Français ont défilé après les attentats de janvier 2015, en proclamant « Je suis Charlie » ? Cela nécessiterait aussi de construire en urgence des prisons (aujourd’hui surpeuplées et foyers de radicalisation), des camps de détention spécifiques (inexistants) ou des lieux de « déradicalisation » (balbutiants). Tout cela bien sûr avec les impôts des Français, et les dettes de leurs enfants.

    Cela ferait aussi le jeu des terroristes, qui poursuivent aussi un objectif de destruction économique. Il consiste à affaiblir l’ennemi en l’obligeant à dépenser toujours plus pour sa sécurité, et en réduisant ses recettes (notamment touristiques). C’est-à-dire à s’endetter et, in fine, à se mettre en situation de faillite.

    Renvoyer, exécuter ?

    Faut-il plutôt renvoyer chez eux les étrangers suspects ? Mais la plupart sont français, ou disposent d’une double nationalité. Faut-il alors les déchoir de la nationalité française ? Et revenir ainsi au ridicule débat que nous avons subi pendant des mois, qui s’est terminé dans une impasse, pour des raisons principalement politiques ? Impossible et surtout inutile, car les terroristes se moquent bien de cette « menace » brandie par un pays qu’ils abhorent.
    Faut-il enfin restaurer la peine de mort, comme le souhaitent des extrémistes de droite ? Ce serait remettre en cause notre morale, qu’elle soit (collectivement) laïque ou (individuellement) religieuse. Et nous rabaisser au niveau de ceux qui considèrent que la vie des autres (les « mécréants ») n’a aucune valeur. Une méthode inacceptable dans une société laïque, pour laquelle le mot mécréant n’a pas de sens. Et, bien sûr, cela n’aurait aucun effet dissuasif auprès de terroristes pour qui la mort contre l’ennemi est synonyme de victoire et de félicité.

    L’union nationale, seule voie possible

    Après avoir évoqué ce que nos responsables politiques ne peuvent et ne doivent pas faire ou proposer, quelques suggestions sur ce qu’ils pourraient ou devraient faire ou proposer :

    . Placer l’intérêt général systématiquement au-dessus de leurs intérêts personnels ou partisans. Car la Patrie est (vraiment) en danger.

    . Écouter le peuple qui leur demande instamment de cesser leurs gesticulations et querelles stupides et dommageables. Des enquêtes innombrables et récurrentes le démontrent.

    . Comprendre qu’il est très grave de refuser l’union nationale réclamée par le peuple, au prétexte que ce serait un piège dont ils sortiraient perdants. Ils en sortiraient au contraire grandis, peut-être même guéris de leur hémiplégie idéologique. En tout état de cause, les électeurs ne leur pardonneront pas d’être les complices objectifs du terrorisme.

    . Comprendre enfin, qu’en continuant de dévaloriser la politique, ils rendent le pays encore moins gouvernable, encore moins réformable, encore plus proche d’un affrontement civil. Et qu’en faisant le jeu du terrorisme, ils font aussi celui du populisme.

    Gérard Mermet, juillet 2016 (chronique publiée sur le site WEDemain.fr)

  • La question de l’émigration, plus inquiétante que celle de l’immigration ?

    Beaucoup de Français, et certains partis politiques avec eux, se focalisent sur la question de l’immigration. Elle serait responsable à leurs yeux des grands maux de l’époque : chômage ; difficulté de vivre ensemble ; perte de l’identité nationale ; menace d’invasion puis de domination (suivie d’une « soumission », comme le suggère Houellebecq dans son dernier roman) par une culture incompatible avec la nôtre, etc. Mais personne ne semble s’inquiéter vraiment d’une autre question, exactement inverse : celle de l’émigration. Elle me paraît pourtant importante et inquiétante, si l’on prend la peine de l’examiner sans passion. Un exercice d’ailleurs plus facile que pour l’immigration, car le sujet suscite moins de polémiques. La raison peut donc y trouver sa place.

    Des départs massifs

    Les mouvements de départs de France sont éloquents : les délocalisations d’emploi se sont multipliées vers les pays d’Asie ou de l’Est de l’Europe. Les ménages fortunés s’exilent depuis des années vers des cieux fiscalement plus cléments (même si certains reviennent pour « régulariser » leur situation). Des entrepreneurs choisissent de s’installer dans des lieux plus ouverts à l’innovation, dotés d’une administration moins tatillonne, où le financement est plus facile à obtenir et l’enrichissement moins « honteux ». Des jeunes diplômés partent vers des contrées où ils peuvent se voir confier des responsabilités plus rapidement qu’en France, et dans lesquelles la « génération Y » est considérée avec admiration plutôt qu’avec dédain par les plus anciens. Les plus qualifiés cèdent aux appels des pays dans lesquels ils peuvent valoriser leur compétence et enrichir leur expérience. Des chômeurs vont tenter leur chance dans des régions « émergentes » où l’on trouve bien plus facilement du travail.

    Des arrivées moins nombreuses

    A l’inverse, les flux d’immigration sont plutôt faibles. La France n’est pas la destination favorite des migrants, ce qui n’est pas un signe de bonne santé. Son pouvoir d’attraction sur « l’immigration économique » est lui aussi en diminution, ce qui est encore plus inquiétant. En 2015, le nombre de projets d’investissements étrangers en France a baissé de 2%, alors qu’il augmentait en moyenne de 14% dans l’ensemble des pays d’Europe (étude EY 2016). Ainsi, notre pays n’a attiré l’an dernier que 11 nouveaux sièges sociaux, contre 150 au Royaume-Uni.

    En cause, le niveau de la fiscalité et son instabilité, le rapport compétitivité/prix défavorable ; le coût des charges sociales. On peut y ajouter le risque politique et celui de la radicalisation d’une partie de la population, qui peut légitimement effrayer les investisseurs. Combien ont déjà décidé au cours des derniers mois de sursoir à leur implantation dans un pays en ébullition, dont on peut craindre qu’il explose bientôt ?

    Attirer ou faire revenir des cerveaux

    Il faut certes relativiser le problème de l’émigration, notamment celle liée à la « fuite des cerveaux ». Parmi les diplômés de niveau bac + 3 et plus, seuls 4,9% travaillent aujourd’hui à l’étranger, contre 7,7% des diplômés allemands et plus de 16% des britanniques (diplômés ou non), mieux implantés et depuis plus longtemps, souvent pour d’autres raisons. Mais au total, ce sont des centaines de milliers de Français qui ont ou vont quitter le pays, le privant ainsi de recettes, de compétences, d’énergie ou d’idées nouvelles.
    C’est là me semble-t-il une question au moins aussi importante que celle de l’immigration. Car cette dernière peut représenter au contraire un apport conséquent dans de nombreux domaines. Il faut d’ailleurs être conscient que nos expatriés sont… des émigrés dans les pays où ils sont installés. Il serait utile de les inciter à revenir, afin de nous aider à appliquer des méthodes, comportements, réformes et solutions dont ils ont découvert ailleurs les bienfaits.

    A défaut d’émerger à l’intérieur, le renouvellement nécessaire et attendu par les Français pourrait ainsi venir de l’extérieur, tant sous la forme d’une immigration « maîtrisée » dans ce sens, soit sous celle d’un retour au pays des expatriés partis chercher l’aventure ailleurs. Voici donc une question qui pourrait utilement occuper les candidats à l’élection présidentielle. Il n’est pas certain qu’elle leur apparaisse prioritaire. Ni que les électeurs les pressent de faire des propositions en la matière.

    Gérard Mermet, 8 juillet 2016

  • Savoir émotion garder

    On peut dénoncer à juste titre le poids excessif de l’émotion dans nos comportements nationaux. Elle était patente lors des sociodrames qui ont accompagné il y a peu le projet de déchéance de nationalité ou celui de la loi Travail, comme elle l’a été en bien d’autres occasions (de Mai 68 au référendum de 2005, en passant par les blocages de décembre 1995).

    Il est cependant des moments où l’émotion peut être bonne conseillère. Pas la colère, qui a comme l’affirme le dicton l’effet inverse. Je parle ici de la sensation « positive » qui nous envahit et nous réchauffe le cœur lorsque le monde nous paraît beau, débarrassé de la méchanceté, de la cupidité ou de la jalousie, et que l’on oublie les menaces qui pèsent sur lui. Lorsqu’il nous rapproche des autres êtres humains, que l’on considère alors enfin comme nos « semblables ». Lorsque par exemple l’équipe nationale de football se comporte dignement dans une compétition internationale. Et qu’elle parvient même, sommet de l’ivresse, à la remporter.

    L’émotion pour conduire à la raison

    L’émotion collective est alors un socle sur lequel on peut bâtir la nécessaire réconciliation nationale. Et obtenir paradoxalement de chaque individu un comportement raisonnable lorsqu’on le met en face d’un sujet important, extérieur à la cause de l’émotion qui le rapproche des autres. Elle peut alors permettre d’engager des débats apaisés sur les décisions à prendre, les réformes à mener pour que le pays sorte de la crise profonde dans laquelle il est plongé. En laissant au vestiaire les préjugés, les prismes idéologiques, les soupçons ou les antinomies envers les autres parties prenantes. On rêve ainsi que les « partenaires sociaux » ne se comportent plus en adversaires, et qu’ils placent au-dessus de tout l’intérêt général plutôt que corporatiste, guidés en cela par les attentes exprimées par l’ensemble des citoyens plutôt que de leurs seuls mandants.

    Cette utopie n’en est pas vraiment une. Ce serait là un moyen pour eux de redorer leur image, de retrouver la confiance qui leur fait défaut. Et de servir la France en défaisant les nœuds qui empêchent de la libérer de ses liens. Cette liberté de mouvement (qui n’est pas ici une promotion déguisée d’un « libéralisme » à tout crin) est la première étape, nécessaire, pour mettre en question les certitudes, acquises à d’autres époques, dans d’autres contextes. Pour mette en cause les habitudes, dont certaines interdisent par principe tout changement. Pour modifier les attitudes, celles notamment qui empêchent de débattre, d’entendre et éventuellement prendre en compte les arguments de l’interlocuteur. Pour accroître aussi les aptitudes de chacun à intégrer le réel et à évoluer. Pour prendre enfin de l’altitude face aux événements, plutôt que de garder le nez sur le guidon. Il ne s’agit pas en effet de privilégier le court terme en maintenant les « acquis » d’hier, qui sont souvent générateurs des inégalités d’aujourd’hui et qui le seront des conflits de demain.

    Faire mentir le passé

    On se prend donc à rêver que l’épopée de l’équipe de France à l’Euro 2016 soit le déclencheur d’une volonté collective de « gagner ». Contre l’adversité, qui est le pire adversaire. Mais en agissant cette fois à l’échelle individuelle, tout en comptant sur les autres. Y compris ceux qui ne sont pas du même avis, car ils détiennent probablement une partie de la « vérité ». Et il faudra leur appui pour décider et appliquer les changements, afin de redresser le pays.

    Mais notre histoire récente a montré à plusieurs reprises que l’émotion collective ne suffit pas pour créer l’union sacrée. On l’avait constaté après la victoire à la Coupe du monde de 1998, dont l’effet a été éphémère (voir Chronique du 14 juin sur « L’effet Euro »). On l’a surtout vérifié, dans un tout autre contexte, bien plus émouvant encore, lors des attentats de 2015. Le rassemblement (presque) unanime de la population contre la terreur fut de courte durée, comme le sentiment d’appartenance à une collectivité nationale soudée et capable de réagir dans l’union, lorsque la Patrie est en danger.

    Exit donc la volonté de répondre avec dignité et efficacité aux défis du moment. Les Français ont vite retrouvé leurs vieux démons, désignant des « boucs-émissaires » et se focalisant sur leurs revendications personnelles, communautaires ou corporatistes. Ils furent aidés en cela par les acteurs de la vie politique et sociale. C’est ainsi que l’on vit en quelques jours le consensus national (« Tous Charlie ») exploser, et laisser place au « chacun pour soi » ou, pire encore, au « chacun pour moi ». Les responsables politiques, notamment ceux de l’opposition, ont largement contribué à ce retournement, ne voulant pas faire le jeu de la majorité et être complices de son retour en grâce. Il n’est pas certain que leurs électeurs leur en soient gré, si l’on examine l’image et la popularité de ceux qui ont pris ces initiatives.

    Agir soi-même plutôt que par procuration

    Comment faire alors pour que la mobilisation soit durable et bénéfique ? En se rappelant ces occasions manquées et en décidant que les choses se passeront différemment cette fois. En s’impliquant à titre personnel dans les changements nécessaires, plutôt que d’attendre qu’ils viennent des « autres », tout en donnant leur chance à ceux-là d’organiser le changement, en se montrant pédagogues et exemplaires. En faisant comprendre à ceux qui tenteront (immanquablement) de briser le rêve qu’ils seront sanctionnés (d’autant que le moyen de le faire n’est pas éloigné). En se disant qu’il ne reste pas beaucoup de temps, dans un pays en difficulté, une Europe désunie et un monde fragile. En se rappelant la joie de réussir ensemble, lorsque cela se produit. En démontrant ainsi qu’il faut « savoir émotion garder » (au sens de conserver, faire durer), lorsqu’elle permet de retrouver la raison.

    Gérard Mermet

  • Le mirage de l’indépendance

    Clin d’œil de l’histoire à l’actualité : lundi 4 juillet, les États-Unis fêtaient comme chaque année leur indépendance par rapport au Royaume de Grande-Bretagne, auquel ils furent rattachés jusqu’au 4 juillet 1776 (en réalité le 2, mais cela n’a guère d’importance). Quelques jours avant cette célébration (le 23 juin) c’était justement la Grande-Bretagne (élargie au Royaume-Uni) qui votait, signifiant sa volonté majoritaire de sortir de l’Union européenne. Sans se soucier vraiment des conséquences que cela pourrait avoir pour les autres membres de la « communauté ». Mais on sait qu’il ne faut guère attendre de solidarité entre les peuples en cette époque de repli sur soi. « L’enfer, c’est les autres », écrivait Sartre. Cette phrase continue d’alimenter ou justifier la xénophobie ambiante, alors qu’elle avait pour son auteur un tout autre sens : il voulait signifier l’importance cruciale que les autres, leur existence et leur jugement ont sur chacun de nous.

    Ni plan A pour les Britanniques, ni plan B pour l’Union européenne

    Les partisans du Brexit ne se sont pas davantage souciés des incidences du Leave sur leur propre devenir, ce qui est plus étonnant. Mais signifiant. Ils n’avaient pas imaginé de « plan A » pour leur pays devenu indépendant. Pas plus que l’Union européenne n’avait vraiment prévu de « plan B » dans cette hypothèse. Comme si dans une réaction infantile, 52% des europhobes et eurosceptiques britanniques avaient voté « pour de faux ». Comme si les Eurocrates de Bruxelles avaient voulu exorciser le mauvais sort en ignorant qu’il pouvait advenir.

    A preuve, le désarroi affiché le lendemain dans les capitales ou sur les marchés financiers ou dans les entreprises. Et, surtout, au sein même du Royaume-Uni. Certains partisans de l’indépendance déclarant qu’ils s’étaient trompés et regrettant leur choix. D’autres estimant qu’ils avaient été trompés. Un scandale d’ailleurs confirmé par les aveux de mensonges de Boris Johnson et Nigel Farage, les deux principaux animateurs de la campagne en faveur du Brexit. Au point que le premier s’est retiré de la course pour briguer la place de David Cameron, démissionnaire, alors que c’était le principal motif de son implication opportuniste. Quant au second, leader du parti d’extrême-droite europhobe et anti-immigration (pardon pour les pléonasmes), il a décidé d’abandonner son poste, au prétexte assez étrange qu’il avait obtenu ce qu’il voulait et pouvait donc reprendre sa liberté.

    A deux siècles d’intervalle, le parallèle entre le Royaume-Uni et les États-Unis est intéressant. Certains l’utiliseront pour démontrer que l’indépendance a plutôt bien réussi aux seconds, puisqu’ils sont devenus et demeurent encore aujourd’hui la première puissance mondiale. On leur rétorquera que c’est sans doute parce qu’ils se sont constitués en une fédération d’États plutôt qu’en une nation détachée du reste de la planète, au propre comme au figuré, et qu’ils ont participé aux grands mouvements du monde (y compris les plus tragiques). Une raison de plus pour imaginer que le fédéralisme pourrait être l’avenir de l’Europe et des États-nations qui la composent. En tout cas de ceux qui ont l’envie et les capacités d’en être, moins pour profiter des subventions que de l’effet de synergie qu’il permet.

    Le mirage corse

    Le mirage de l’indépendance existe aussi en France. Il sera omniprésent pendant la campagne présidentielle. C’est en Corse qu’il est le plus apparent, dépassant le simple « folklore » local. C’est ainsi que les élections régionales de 2015 ont amené les indépendantistes et « nationalistes » au pouvoir. C’est pour les rencontrer que Manuel Valls s’est rendu à Ajaccio, le 4 juillet également (mais la date n’avait sans doute pas à ses yeux une valeur symbolique). Leurs revendications concernent en particulier l’« amnistie des prisonniers politiques corses ». Des notions qui, selon le Premier ministre, ne figurent pas dans le droit français. « Ni prisonnier politique, ni amnistie ni oubli d’un crime grave. Respect de la loi et de l’humanité. Voilà fermement la ligne du gouvernement », a-t-il déclaré devant l’hémicycle (clairsemé) de l’Assemblée régionale.

    Le contentieux porte aussi sur le statut de la langue corse, que les nationalistes souhaiteraient « co-officiel » au même titre que celui de la langue « française ». Ce qui signifierait au passage que la région ne l’est pas vraiment (française). Ou pas seulement. On se souvient en tout cas qu’au lendemain de sa victoire aux élections régionales, Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse, avait prononcé son discours d’investiture en corse. Il avait aussi déclaré avec un humour censé faire passer la provocation : « La France est un pays ami », juste avant de faire chanter l’hymne corse aux élus. Oubliant que l’ami subventionne toujours très largement l’activité et les « exceptions » de cette partie sensible de son territoire. Son président n’a pas réclamé, semble-t-il, que ces aides soient réduites ou supprimées.
    On ne pourra reprocher à Manuel Valls de reculer devant les difficultés qui s’accumulent depuis des mois autour de lui et de son gouvernement (même s’il a été contraint à plusieurs reprises de battre finalement en retraite). Après avoir subi les sociodrames du terrorisme, de la déchéance de nationalité, des inondations ou de la loi Travail, sans doute aurait-il préféré faire du tourisme dans l’île de Beauté que de la politique.

    La grande illusion

    L’indépendance est une notion a priori positive et salutaire. Celle de l’esprit est une qualité, rare à un moment où les pressions qui s’exercent sur lui sont de plus en plus nombreuses, et souvent insidieuses. Les sondages, les référendums ou les élections sont ainsi davantage des réactions à des frustrations, des résistances au changement de civilisation qui est engagé. Ou une volonté maladroite et inefficace de l’infléchir ou de l’éviter. Ce sont aussi des restitutions d’idées colportées par les médias, les réseaux sociaux et autre moyens contemporains d’information et d’influence, qui se substituent à la réflexion individuelle ou l’orientent, parfois la polluent. La complexité des questions actuelles explique le recours, souvent inconscient, aux réponses que l’on a perçues dans le bruit médiatique. Et que l’on a retenues pour des raisons que la raison n’a pas eu le temps d’examiner.

    L’indépendance des nations, ou leur « souveraineté » (nostalgie de l’Ancien régime ou réflexe postrévolutionnaire selon les locuteurs) est ainsi une illusion. Elle est partagée, le plus souvent de bonne foi, par tous ceux qui n’ont pas compris que le monde ne sera plus jamais une mosaïque, mais une toile, avec plusieurs centres (ou nœuds), et de multiples fils interconnectés par des liens visibles ou invisibles.

    Bien qu’elle dispose de solides atouts, la France n’a pas la capacité de constituer seule l’un de ces nœuds. Sa population pèse moins de 1% de celle de la planète. Son économie n’est ni dominante ni très performante. Elle a davantage la culture du confort que le culte de l’effort. Elle ne dispose pas à ce jour de ressources naturelles exceptionnelles et renouvelables. Elle ne peut donc qu’espérer faire partie d’un centre plus large et influent, qui la grandira et la motivera. Celui-ci ne peut être que l’Europe. Une Europe rénovée, réinventée, avec l’accord et la participation de chaque citoyen. Ce n’est pas seulement une opportunité, mais une nécessité. Ceux qui ne le comprennent pas rendent un très mauvais service au pays. Plutôt que de vouloir bâtir des murs, ils devraient expliquer qu’il faut construire des ponts. Car l’avenir du pays n’est pas vertical mais horizontal.

    Gérard Mermet, le 6 juillet 2016 (chronique publiée sur le site wedemain.fr)