Auteur/autrice : Gérard Mermet

  • FRANCE, RÉVEILLE-TOI !

    Pendant des décennies, je me suis imposé un« devoir d’optimisme », dans mes écrits comme dans mes paroles pour décrypter et décrire l’état de la France et ses perspectives d’avenir[1] (sans toutefois occulter la montée des dangers qui la guettaient). Au point parfois de faire preuve d’idéalisme, ou d’être accusé d’utopisme. Cette attitude délibérément positive à l’égard de mon pays n’est plus possible lorsque j’observe les menaces qui pèsent aujourd’hui sur lui (et, plus largement, sur une grande partie du monde). L’heure du réveil et de l’action est venue. Il est même déjà tard. Pourtant, une (dernière ?) chance nous est donnée avec l’élection présidentielle de 2027.

    L’état d’esprit actuel de notre pays peut être globalement qualifié de « titanicien ». À l’image des passagers du Titanic en 1912, les Français sont pour la plupart conscients des risques de naufrage du « bateau » France (même si certains préfèrent s’enfermer dans un déni de réalité). Mais beaucoup ont décidé de continuer à « profiter de le vie » en attendant l’issue inévitable à leurs yeux : le moment où l’un des « icebergs » qui se dressent devant le navire le percutera et le fera chavirer.

    Les plus agiles (et aisés) ont déjà pris leurs précautions ; ils savent nager et se sont équipés de  « gilets de sauvetage » (pluri-nationalité, résidences et placements à l’étranger, etc.). Les autres, bien plus nombreux, on sombré dans le pessimisme (« ça va péter »), l’égoïsme (« après moi le déluge »), le délire (« encore une minute, monsieur le bourreau »), le « collapsisme » (« tout est foutu »). Autant de mauvaises parades aux multiples dangers de l’époque.

    Ma conviction est que c’est notre préférence commune pour le confort individuel qui est à l’origine de ce risque croissant de chavirer. Il est le résultat d’un demi-siècle de tranquillité relative et d’insouciance : les Trente Glorieuses, suivies des Vingt Paresseuses. Cette partie de notre identité va devoir impérativement faire place au goût pour l’effort collectif, seul moyen d’entrer dans les années Courageuses. Notre France endormie est aujourd’hui condamnée à agir… ou à périr.

    Il y a d’abord les menaces extérieures, souvent planétaires. Les plus fortement ressenties par la population sont environnementales. Qui peut nier aujourd’hui dans notre pays la réalité du réchauffement climatique, après les records de température enregistrés cet été, et la série d’incendies qui ont dévasté certaines régions, et le « stress hydrique » (une litote pour ne pas parler de manque d’eau) que la plupart ont subi ? Le temps n’est plus à la seule prévention ; il faut passer maintenant à la réparation, et surtout à l’adaptation. C’est-à-dire à une transformation totale de nos modes de réflexion, d’action et de vie. Ce que l’on appelle savamment un changement de paradigme. Ou de culture.

    Ce changement est d’autant plus nécessaire que les problèmes environnementaux n’affectent pas seulement l’espèce humaine. Parmi les animaux, 41 % des amphibiens, 37 % des requins et raies, 30 % des coraux, 26 % des mammifères et 12 % des oiseaux sont menacés de disparition[2]. Même chose pour les végétaux : plus de 40 % des espèces (évaluées) sont en voie d’extinction, soit près de 15 000 sur environ 400 000 (connues). ²Sans compter les variétés désormais inadaptées au climat, comme certains cépages de vins et autres plantes inadaptées.

    La seconde menace extérieure est géopolitique. Qui peut affirmer que l’obsession de Poutine de reconstituer l’empire soviétique s’arrêtera aux frontières de l’Europe, alors qu’il prévoit d’y masser des troupes dès le mois de septembre ? Qui peut savoir quand Trump pourra faire cesser la guerre qu’il a déclarée à l’Iran (et qu’il a déjà semble-t-il perdue) ? Qui peut prévoir la date de l’intervention de la Chine à Taïwan ? 

    Ces deux menaces ont des conséquences économiques très lourdes pour le monde entier. En France, elles s’ajoutent à un endettement national moralement et financièrement insupportable, dû à l’écart toujours croissant entre les dépenses et les recettes. Le laisser filer davantage serait suicidaire pour l’image et la crédibilité du pays, déjà bien écornées. D’autant que les Français ne me semblent pas prêts à subir les contraintes qui lui seraient imposées par la Troïka (FMI, BCE et Commission européenne réunis) comme elle l’a fait aux Grecs, Irlandais, Portugais, Espagnols ou Chypriotes depuis 2010.

    Une telle situation (qui serait un camouflet) pourrait même provoquer chez nous une guerre civile, afin de désigner des « boucs émissaires », notamment parmi les politiques. Et faire oublier ainsi que chacun de nous porte une part de responsabilité. Ne serait-ce qu’en ayant accepté la dégradation collective lorsqu’elle lui profitait personnellement. Il est donc souhaitable que nous décidions nous-mêmes nous-mêmes de résoudre nos difficultés.

    Les mauvaises nouvelles ne concernent pas seulement l’environnement, la situation géopolitique et l’endettement. Notre autonomie, rebaptisée souveraineté par certains partis pour bien marquer qu’elle est l’apanage d’une autorité supérieure, n’est plus assurée dans de nombreux domaines : alimentation; matières premières (métaux précieux, terres rares ;  composants électroniques…) ; industrie (automobile, biens d’équipement et de consommation…); santé (médicaments, soignants…) ;  défense, etc.

    Notre avenir est également obscurci par notre incapacité à investir dans les infrastructures nouvelles (ni même entretenir celles qui existent), comme dans les investissements d’avenir comme la recherche et l’innovation, faute de  de volonté, d’autorité et de vision. L’État est obèse et inefficace; il ne parvient plus à assurer les grands équilibres comptables. Il fait désormais l’objet d’une grande défiance de la part des citoyens déçus par les promesses jamais tenues. 

    La situation du pays n’est pas meilleure sur le plan social. Les fractures s’accroissent au rythme des factures ! Les tensions se durcissent entre les groupes sociaux : jeunes et seniors ; hommes et femmes ; Français « de souche » et étrangers ;  légalistes et anarchistes ; droitistes et gauchistes ; wokistes et libertariens… La cohésion nationale s’est ainsi peu à peu dissoute. L’une des conséquences de cette déliquescence est la chute spectaculaire de la démographie, qui va accélérer le vieillissement du pays, les besoins de main d’œuvre, le coût de financement de la retraite, de la santé, de la solitude et de la dépendance. 

    Les dépenses « traditionnelles » seront d’autant plus difficiles à financer dans les prochaines années qu’il s’en ajoutera de nouvelles. Ce sera le cas notamment en matière environnementale, avec l’adaptation nécessaire des habitations, des lieux de production, de commerce et des infrastructures liée au réchauffement climatique, aux pollutions et autres risques.

    Il en sera de même en matière de défense (la France n’est pas en mesure de faire face à une guerre conventionnelle, moins encore à un conflit « moderne ») , de sécurité (les effectifs de police, les moyens de surveillance, les personnels de justice et pénitentiaires, les places de prison apparaissent insuffisants…), d’éducation (les programmes scolaires et méthodes d’enseignement sont, a minima, à rénover), de santé (manque de soignants, d’équipements…), de recherche (investissements insuffisants…), etc. Dans chacun de ces domaines, il faudra intégrer les nouvelles technologies (I.A., robotique, informatique, biotechs, écolotechs…) et les actualiser au fur et à mesure de leurs progrès.

    Il faudra satisfaire ceux qui se plaignent, souvent avec raison, de l’insuffisance de leur pouvoir d’achat :  agriculteurs, pompiers, médecins, enseignants, soignants, policiers, juges… Et les faire patienter, ce qui demandera une grande force de conviction. Tout cela coûtera des milliards d’euros , qui viendront s’ajouter à la dette si des économies et des recettes nouvelles ne sont pas trouvées. Et acceptées par les citoyens et les organisations concernées. L’équation, disons-le clairement, sera impossible à résoudre sans un effort collectif considérable.

    Le paradoxe de la situation actuelle est que tout le monde sait, mais que personne (ou presque) ne bouge. La vie continue comme s’il ne s’était rien dans le monde et dans le pays. Le marketing et son arme principale, la publicité, continuent de nous pousser à consommer toujours plus, en nous abreuvant d’images idylliques dans un monde de Bisounours. Tout cela induit un malaise chez beaucoup de nos concitoyens,. Il explique la hausse spectaculaire des maladies de nature psychique dans la population.

    Dans le même temps, les syndicats défendent comme par le passé les intérêts de leurs mandants, réclamant toujours plus de « moyens » et d’argent, n’hésitant pas à faire grève pour les obtenir, et dégrader ainsi davantage la situation nationale. Les actifs se battent pour maintenir (ou même avancer) l’âge légal de départ à la retraite, les retraités pour augmenter leurs pensions, les fonctionnaires pour maintenir leurs avantages. Les plus modestes revendiquent plus de pouvoir d’achat. Les plus aisés refusent de payer plus d’impôts. Chacun considère que son intérêt personnel est prioritaire par rapport à celui des autres, ignorant (ou faisant semblant d’ignorer) que les caisses du pays sont désespérément vides.

    Au total, notre pays est miné par l’individualisme et l’égocentrisme ambiants. Ces deux travers expliquent l’accroissement des diverses formes d’incivilité et de délinquance, la déliquescence générale de la « morale », le refus de l’autorité (policière, judiciaire, éducative, scientifique, politique…). Au point que beaucoup de Français se disent aujourd’hui prêts à confier le pouvoir à des partis extrémistes (surtout de droite, moins souvent  de gauche), considérant qu’ils ont « tout essayé » en vain.

    Ce discours de désillusion et de découragement est inquiétant. Les deux partis concernés n’ont de toute évidence pas l’ambition de combler les déséquilibres existants ; ils ne disposent pas de solutions crédibles pour y parvenir. L’extrême-droite est obsédée par l’immigration et hostile à l’Europe, dont nous aurons pourtant grand besoin (e (et que nous devrons contribuer à réformer lorsque nous aurons montré que nous sommes capables de le faire chez nous…). L’extrême ; gauche est obnubilée par le pouvoir d’achat des classes populaires et considère le recours aux « riches » comme la seule solution pour boucher les trous. En oubliant que beaucoup d’entre eux contribuent à la croissance nécessaire du pays, et qu’il serait préférable de leur demander gentiment plutôt que de les montrer du doigt et chercher à les punir. 

    Pour lutter contre l’individualisme et l’égocentrisme dominants, l’immobilisme et la tentation extrémisme , il me paraît nécessaire de restaurer les  valeurs républicaines fondamentales : liberté, égalité, fraternité, démocratie, laïcité, unité… Mais aussi de les compléter par d’autres valeurs, que je qualifie de « post-individualistes ». Elles comprennent notamment le respect, la bienveillance, la tolérance, l’écoute, et d’autres attitudes altruistes. On peut les résumer en un mot : empathie. Elles ont pour but de lutter contre la difficulté  croissante de dialoguer, de s’entendre et coopérer entre les Français, entre les leaders des partis politiques ou même en leur sein. J’ajoute que ces valeurs d’ouverture ne doivent pas exclure la fermeté, la rigueur ou même l’intransigeance, lorsque l’empathie, qui mélange l’émotionnel et le rationnel au profit du réel, est absente des débats.

    Dans ce contexte complexe et préoccupant, les observateurs et informateurs (médias, experts ; intellectuels et autres « influenceurs ») font ce qu’ils peuvent… ou pensent devoir faire. Ils décrivent et illustrent les difficultés, menaces et faiblesses de notre pays, de sorte que nul ne peut prétendre les ignorer. Les journaux télévisés montrent ainsi quotidiennement la multiplication des catastrophes et des menaces, avec des images toujours spectaculaires. Mais elles s’avèrent très répétitives et finissent par lasser les Français (surtout les jeunes), et les inciter à se tourner vers les réseaux sociaux pour s’informer. Des espaces où fleurissent malheureusement les « vérités alternatives » (l’autre nom des mensonges).  

    En dénonçant chaque jour les multiples risques de la vie (accidents, catastrophes, arnaques et faits divers…), les médias renforcent la paranoïa collective face à ce monde dangereux et au déclin national. L’accumulation des mauvaises nouvelles nourrit ainsi le pessimisme des Français, le déni ou l’indifférence, beaucoup plus qu’il ne les mobilise pour sortir de l’impasse. Beaucoup de médias cherchent certes à « compenser » les nombreux sujets d’inquiétude qu’ils abordent en donnant (généralement en fin d’édition) à rêver et à se « distraire » (au sens pascalien). Comme s’ils voulaient s’excuser d’avoir diffusé les informations qui précèdent et souhaitaient les faire oublier.Ce faux équilibre a un effet plutôt déstabilisateur sur les esprits.

    Il est donc plus que temps de siffler la fin de la « récréation », qui n’en est pas une pour les Français responsables, inquiets et pessimistes. Et de décréter sans ambiguïté la mobilisation générale pour sauver la France ; La première étape est de dire la vérité aux citoyens : notre pays ne pourra pas sortir (et, au mieux, très progressivement) de la situation critique dans laquelle il se trouve s’il n’agit pas tout de suite, avec la participation de tous. Cela implique d’abord de produire plus, en allongeant la durée de travail au cours d’une vie et en repoussant l’âge moyen de départ à la retraite. Et, sauf pour les plus démunis, d’accepter que leur pouvoir d’achat moyen stagne pendant le « sauvetage ». Cela nécessite aussi de réduire les écarts de revenu (et de patrimoine) qui se sont fortement accrus entre le haut et le bas de la pyramide sociale.

    Cela implique aussi d’attendre moins de l’État, qui devra se montrer plus efficace (l’un des mots-clés des transformations à opérer). En faisant mieux avec moins, comme le font la plupart de nos voisins européens, et en se montrant moins généreux envers les « profiteurs » du système social et certains fonctionnaires, et en réalisant ainsi des économies importantes sur les dépenses de fonctionnement. Le temps du « grand choc de simplification » régulièrement promis mais jamais réalisé, est venu. C’est seulement à ce prix (qu’il faudra payer pendant quelques années…) que la France pourra se redresser. 

    L’élection présidentielle à venir l’an prochain nous offre une occasion unique d’amorcer ce changement de culture, peut-être même de civilisation. Seul un programme responsable, parfois à contre-courant des attentes mesurées par les sondages (hausse du pouvoir d’achat et de la sécurité, baisse des impôts et de l’âge légal de la retraite…), donc a priori impopulaire, permettra de redresser progressivement le pays. 

    Ma conviction (et mon pari) est qu’un tel programme sera au contraire populaire s’il est porté par un candidat courageux, sincère, déterminé, compétent, empathique et pédagogue, indiscutablement prêt à sacrifier sa personne et sa carrière pour son pays. Il deviendrait ainsi le « sauveur » de la France que les Français attendent sans y croire. Comme le fut le général de Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale, puis en 1958. Un personnage indépendant des idéologies, animé de convictions inébranlables, grandi par la mission qu’il s’est donnée, détenteur d’une autorité certaine, prêt à déplacer les montagnes avec l’aide de ses concitoyens. Un tel candidat pourrait, j’en suis sûr, entraîner les (nombreux) électeurs conscients et responsables, et être élu président de la République.

    Hélas, je ne vois guère aujourd’hui dans les mesures proposées par les candidats (déclarés ou potentiels) de propositions à la hauteur des enjeux, sur la plupart des sujets. Comme lors de chaque campagne électorale, le grand danger est que l’on promette encore de « raser gratis » et d’aller sans effort vers un avenir radieux. Ce serait un mensonge aux lourdes conséquences.

    Ne soyons pas naïfs et ne comptons pas sur la chance, l’intervention divine ou l’aide spontanée des autres pays pour sortir de l’ornière. Comment imaginer que, pour nous être agréable et nous laisser dormir tranquille, la température de la planète s’abaissera subitement et durablement ? Que Trump cessera par humanité de bouleverser la vie du monde, en supprimant les taxes qu’il a instaurées et en redevenant un allié inconditionnel de l’Europe ? Que Poutine se retirera de l’Ukraine en s’excusant auprès d’elle de l’avoir attaquée et en remboursant tous les dommages qu’il a causés ? Et surtout que la France réduira sa dette avec de l’argent magique, tout en continuant d’accroître ses dépenses ?

    Les graves difficultés qui affaiblissent chaque jour un peu plus notre pays ne pourront se résorber que progressivement, avec la participation résolue des (nombreux) citoyens qui ne sont pas dupes. Seul un effort collectif, massif et continu, permettra de construire un avenir meilleur. L’État devra faire des économies pour financer ses dépenses de fonctionnement, et ses dépenses d’avenir, tout en commençant à réduire le montant de sa dette. Qu’on le veuille ou non, il sera  contraint de faire appel à ceux que cela gênera le moins. Il ne pourra pas accroître le pouvoir d’achat des « classes moyennes » pendant les prochaines années ; leurs membres devront donc accepter de puiser un peu dans leur épargne abondante (18% de leur revenu disponible), laquelle devra aussi être véritablement dirigée vers l’économie et favoriser la croissance.

    Des choix difficiles mais nécessaires vont donc devoir être faits, des priorités vont devoir être établies. C’est bien un plan de rigueur qu’il faudra mettre en place, en le disant clairement et en expliquant aux Français que toute autre solution serait mensongère. Réduire la dette tout en finançant les dépenses d’investissement nécessaires pour préparer l’avenir ne sera mathématiquement possible qu’en diminuant les dépenses actuelles (et/ou en augmentant l’efficacité de chacune d’elles), tout en créant plus de croissance et en obtenant plus de recettes.

    De même, on ne pourra augmenter les revenus des Français (et donc ceux de l’État) qu’avec une croissance plus forte, ce qui implique de travailler plus longtemps, plus efficacement. En contrepartie des efforts consentis, le nouvel élu pourra ainsi s’engager à obtenir des résultats tangibles en fin de mandat… et à démissionner si ce n’est pas le cas.

    C’est en osant dire ces vérités aux Français que le candidat du « réveil » pourra les convaincre de participer à la reconstruction du pays. Un objectif difficile et exaltant. Il ne s’agit pas de promettre « du sang et des larmes ». La France n’est pas en guerre, et il faut souhaiter qu’elle ne le sera pas dans les cinq ans qui viennent, ce qui changerait bien sûr la donne. Il s’agit de donner la priorité à la cause nationale plutôt qu’aux attentes individuelles des citoyens ou aux ambitions personnelles des dirigeants. E

    Devenir « fourmi » paraît être la moindre des choses pour un État qui s’est comporté en « cigale » pendant des décennies. Avec la bénédiction (ou au moins l’acceptation) des citoyens. Lesquels ont réussi pendant ce temps à accroître leur taux d’épargne (18% du revenu disponible actuel) ! C’est pourquoi il ne me paraît pas anormal de demander aux retraités, qui ont largement bénéficié des décennies dorées tout en accumulant un patrimoine supérieur à celui des actifs, de participer davantage à l’effort collectif que les membres des générations Y et Z, nés avec les crises. Pas pour s’excuser d’être des « boomers » ; la plupart d’entre eux n’étaient pas conscients de leur chance d’être nés au bon moment, et beaucoup ont aidé leurs descendants, inversant ainsi la solidarité intergénérationnelle. Mais pour qu’ils « rendent » à la collectivité une partie de ce qu’ils ont pu gagner lorsque le ratio  d’actifs pour un inactif était beaucoup plus favorable.

    Ce serait pour eux une belle façon d’encourager les plus jeunes (qui sont par nature les plus concernés par l’avenir) à participer au sauvetage du pays. Les menaces actuelles sur la France ne sont pas une simple parenthèse, un « mauvais moment à passer »; elles sont les signes annonciateurs d’une catastrophe durable si la France ne se réveille pas. Le goût du confort qui nous caractérise ne pourra inverser le sens de l’histoire s’il ne cède as la place à celui de l’effort collectif.

    Les Français sont bien conscients, au fond d’eux-mêmes, de l’ampleur des défis à relever et du déclin irrémédiable de leur pays si rien de fort n’est accompli. Beaucoup sont prêts à y participer sous la conduite d’un « président-coach » convaincu et convainquant, qui leur indiquera le chemin, leur montrera l’exemple et les impliquera dans cette aventure difficile, mais exaltante. Pourquoi aucun des candidats déclarés n’ose-t-il pas aujourd’hui tenir ce discours de vérité, qui est le seul possible pour mobiliser le pays ?

    Par leur absence de courage, d’autorité naturelle et d’implication personnelle, les candidats  des partis dits « de gouvernement » laissent le champ libre aux populistes d’extrême-droite, qui font croire aux Français que le problème principal (ou même unique) de la France est l’immigration. Ils laissent aussi le champ libre aux populistes d’extrême-gauche, dont les modèles sont des dictateurs patentés, et qui rêvent de prendre le pouvoir en installant le chaos. Tous sont des marchands de sommeil aveugles aux réalités, essentiellement soucieux de leur propre avenir. Il ne faudra pas tomber dans les pièges mortifères qu’ils nous tendent.

    Les candidats à l’élection présidentielle des partis « sérieux » ne semblent pas aujourd’hui en mesure de faire beaucoup mieux que les extrémistes. Chacun d’eux tente de convaincre qu’il est le seul capable dans son camp de résoudre les innombrables difficultés en cours et à venir. Il reste peu de temps pour qu’ils réalisent que leur seule chance de «  sauver la France » est de s’unir. Cela ne leur interdirait pas de faire passer leurs idées et convictions dans un « programme commun » rassembleur et de se préparer à le mettre en place au sein d’un gouvernement d’union nationale. Seule une primaire ouverte entre les candidats de la droite, du centre et  même de la gauche « traditionnelle », élargie à des personnalités de la « société civile », arbitrée par les électeurs de l’« arc républicain » pourrait faire ainsi émerger un « sauveur ».

    Mais l’exercice paraît difficile aujourd’hui, tant les egos de chacun sont surdimensionnés. À défaut, les candidats les moins soutenus dans les sondages, et se sentant le moins capables  en leur for intérieur, de jouer ce rôle et de marquer l’Histoire, devraient se désister au profit d’un candidat a priori mieux armé qu’eux. Et promettre de se ranger aux côtés de celui qui sera ainsi désigné. Ce ne serait pas déchoir que de faire ainsi taire son ambition personnelle au profit de l’intérêt général. Les candidats qui auraient ce courage en sortiraient au contraire grandis. Il est en effet des moments où les querelles intestines doivent cesser ; au profit de la patrie, lorsqu’elle est en danger. C’est évidemment le cas aujourd’hui. 

    Yes, we can, affirmait Barack Obama, à la suite de la primaire du New Hampshire de 2008 qui l’a désigné comme candidat. Cette promesse, alliée à sa forte personnalité, lui a permis de devenir par deux fois président des États-Unis. Même s’il est très différent d’Obama (dans sa personne, son programme ou sa méthode) le candidat susceptible de « sauver la France » devrait s’approprier ce slogan. Ou faire sienne cette vieille maxime d’origine latine, qui dit presque la même chose : « vouloir, c’est pouvoir ». À condition d’être suffisamment nombreux à vouloir.

    Gérard Mermet

    Sociologue, directeur du cabinet de conseil et d’étude Francoscopie. Tribune publiée sur le site Atlantico.fr le 29 août 2026.


    [1] Notamment dans la série des 15 Francoscopie publiés à ce jour (Larousse).

    [2] UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature.

  • La Dette, défi et déni majeur de la France

    Il reste un an avant le premier tour de l’élection présidentielle « existentielle » de 2027 et la campagne commence. Il va bien falloir (re)parler des sujets essentiels. Les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés sont à la fois nombreux, complexes et imbriqués. Ils peuvent être rangés en dix catégories :

    • Économiques (faible croissance, surendettement, inflation, manque de compétitivité, stagnation du pouvoir d’achat…),
    • Sociétaux (fracturation, radicalisation, inégalités, incivilités, immigration…),
    • Environnementaux (réchauffement climatique, agriculture obsolète, raréfaction des ressources, espèces menacées…) ;
    • Politiques (représentativité, radicalisation, incapacité de construire des compromis…) ;
    • Géopolitiques (conflits, menaces, reconfiguration du monde,…)…
    • Démographiques (crise de la natalité, vieillissement de la population, baisse de la taille des ménages…) ;
    • Administratifs (inflation normative, complexité des textes, centralisation…) ;
    • Culturels (égocentrisme, corporatisme, déni de réalité, refus du changement, culte de l’exception…)
    • Sécuritaires (désinformation, vols de données personnelles, arnaques, violences…);
    • Technologiques (recherche inefficace, innovation insuffisante, dépendance industrielle, impact de l’IA…).

    En bref, nous sommes un peuple pessimiste et désuni, ayant perdu confiance dans nos responsables politiques et dans notre « modèle » national, rétif à toute adaptation au monde réel et sans perspectives. Le poids actuel de notre dette nationale, à la fois défi et déni, en est la principale illustration.

    Il est très difficile d’établir une hiérarchie entre ces défis, car ils sont tous interdépendants. Ainsi, la perte de confiance et le pessimisme de la population favorisent l’immobilisme des « élites » (sans pour autant le justifier). L’égocentrisme ambiant se traduit par une incapacité à « vivre ensemble » et rechercher des « compromis synergiques » (tels que l’accord final soit meilleur pour la collectivité que chacune de leurs composantes). Le mal-être individuel conduit à la désignation de boucs-émissaires : immigrés, responsables politiques, grandes entreprises, conjoncture, Europe… La situation économique, délétère, encourage en retour le chacun pour soi. Toutes ces dérives donnent du grain à moudre à l’offre populiste, qui apparaît comme une « dernière chance » puisque toutes les autres ont échoué. Pourtant, se livrer aux extrémismes serait un suicide collectif. Privation de liberté et fermeture à l’Europe d’un côté, chaos volontaire de l’autre. Avec, dans les deux cas, une fascination pour les dictatures et les régimes « illibéraux ». Et un affaissement moral du pays.

    Il devrait être évident à toute personne de bon sens que le premier défi que nous devons relever est de réduire le poids insupportable de notre dette publique. Pour retrouver une marge de manœuvre financière (et assurer les nouvelles dépenses incontournables en matière de défense, environnement, santé…), rassurer nos partenaires et les « marchés financiers » (qui existent qu’on le veuille ou non, et ont été très patients à notre égard), corriger les injustices et abus existants, restaurer l’image fortement dégradée de la France, donner des perspectives à sa population déprimée et au bord de l’explosion.

    Les moins « politisés » des économistes (donc a priori le plus « objectifs ») sont quasiment unanimes pour reconnaître que la dette paralyse notre pays. Et affirmer qu’elle devra être réduite (progressivement, compte tenu de son ampleur et du contexte actuel), quitte à proposer des remèdes différents à un même diagnostic. On peut citer, par ordre alphabétique : Philippe Aghion, Olivier Blanchard, Mario Draghi, Esther Duflo, François Ecalle, Jean Tirole, Jean-Claude Trichet et bien d’autres… Mais les économistes ne sont pas les seuls autorisés à évoquer le danger de la dette. Les autres observateurs (sociologues, philosophes, responsables politiques, journalistes prospectivistes… ou simples citoyens) ont le droit, et me semble-t-il le devoir de s’y intéresser. Et de s’en inquiéter. La dette constitue ainsi à mes yeux un poison potentiellement mortel, dont il faut d’urgence trouver l’antidote.

    Pour beaucoup, cet antidote est déjà présent dans le peuple : il consisterait à orienter son épargne surabondante (18% du revenu disponible moyen, record européen) vers l’« économie productive », c’est-à-dire les investissements d’avenir (infrastructures, recherche, création d’entreprises et de valeur…), en créant notamment un fond souverain. Une piste qui a fait ses preuves en Norvège (2 000 milliards de dollars), en Chine, dans les pays du Golfe persique et  d’autres pays du monde. On devrait, me semble-t-il,  lui ajouter deux mesures complémentaires et simultanées (mais pas alternatives) :

    . Réduire les dépenses de l’État. Une mesure évidemment impopulaire mais indispensable pour parvenir au même niveau d’efficacité que les autres pays développés dont la France fait encore partie. Le choix sera évidemment difficile, mais nécessaire. Il ne sera possible que si les partenaires concernés acceptent de regarder la situation telle qu’elle est et font abstraction de leurs intérêts personnels, corporatistes ou communautaires. Un grand moment de vérité pour l’ensemble de la société, qui ne pourra réussir que s’il est associé à la seconde mesure, qui concernera le haut de la pyramide sociale.

    . Accroître les recettes de l’État en faisant appel aux plus aisés. Évidemment pas dans le but de les stigmatiser et de les « punir » en leur infligeant un nouvel impôt, mais pour qu’ils participent à la mesure de leurs moyens (élevés par définition) au redressement commun, en cette période de grande difficulté. Leur contribution serait progressive, à partir d’un seuil à définir en commun, et limitée à l’avance dans le temps (celui du quinquennat ?). Elle serait renforcée par une progression accrue des droits de succession sur les plus hauts patrimoines. Une façon de réduire les inégalités (qui s’accroissent sensiblement) à s’accroître, et d’envoyer un signe positif aux ménages modestes, et de justifier l’effort qui sera demandé aux « classes moyennes ».

    J’ajoute que cette seconde mesure s’inspire de celle qu’avait pratiquée avec succès le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, pendant la Seconde Guerre mondiale[1]. Lorsqu’il arriva au pouvoir, en 1932, le taux d’imposition maximum sur les revenus était de  25 %. Il décida de le porter immédiatement à 63 %, puis à 79 % en 1936, 91 % en 1941, et 94 % en 1944‑45. Il est resté à  91 % pour les revenus supérieurs à 400 000 $ entre 1951 et 1964, puis oscilla entre 70 et 75 % jusqu’en 1981. Les États-Unis ne pouvaient pourtant pas être qualifiés à l’époque de pays socialiste ou totalitaire. Ils ont seulement fait montre de leur pragmatisme. En serions-nous incapables, en l’absence d’autre solution en cette période de grande incertitude ?

    On notera que la première mesure (baisse des dépenses) est celle globalement réclamée par la droite. La seconde (augmentation des recettes) est réclamée par la gauche. Il ne s’agit pas ici d’équilibrer les contraintes dans le but de satisfaire les uns et pour les autres, mais d’oublier celles liées aux partis et à leurs idéologies, par nature peu compatibles. Il y va de l’équité et de l’efficacité de ces deux mesures nécessaires pour redresser le pays, en l’absence de toute alternative sérieuse susceptible de donner des résultats rapides. Il est indiscutable que les économies seront plus difficiles à vivre par les ménages modestes qui la subiront (en matière de santé, et autres aides supprimées) que la taxation supplémentaire par les plus aisés, qui ne changera guère leur train de vie (ce qui devrait moralement les empêcher de s’exiler fiscalement).

    Les deux mesures seront en tout cas porteuses de symboles justifiant mutuellement l’effort collectif. Elles seront même les conditions de la mise en œuvre de l’une et de l’autre. Il est des moments dans l’Histoire des nations où la nécessité fait loi. Au moins tant qu’elle ne contrevient pas à la morale commune.

    A l’inverse de ceux cités plus haut, d’autres économistes cherchent des prétextes pour minimiser les risques liés à l’accroissement quasiment ininterrompu (depuis un demi-siècle !) de la dette. Certains d’entre eux considèrent par exemple qu’une forte croissance (sans inflation) serait suffisante, si son taux dépassait largement celui des intérêts payés aux prêteurs. Ils semblent ignorer que la situation actuelle de la France ne s’y prête pas.

    Ils font ainsi un pari très risqué, inacceptable à l’échelle d’un pays sérieux. D’autant que la (faible) prévision de croissance initialement prévue par l’INSEE et d’autres institutions économiques pour 2026 (environ 1%) devrait être réduite de moitié par les conséquences de la guerre en Iran. Et que la France emprunte déjà actuellement à un taux plus élevé que la moyenne des pays de la zone euro (+0,4 point), et même que l’Espagne (+ 0,2 point ) et même le Portugal (0,05 point), tandis que l’écart (« spread ») avec l’Allemagne a atteint 0,6 point[2]. Il devrait encore s’accroître avec la crise en cours, la fin de la mansuétude des agences de notation à notre égard… et l’inquiétude grandissante des prêteurs.

    D’autres économistes, parmi les moins inquiets, espèrent plutôt une forte montée de l’inflation, qui réduirait mécaniquement le poids des intérêts de la dette, comme ce fut le cas lors de la « parenthèse enchantée » (mais totalement irrationnelle) des taux d’intérêt négatifs apparus dans les années 2010 dans des pays avancés (zone euro, Japon, Suisse, Danemark), puis  abandonnés à partir de la fin 2021. Cette « solution » aurait bien d’autres inconvénients : hausse des prix, baisse du pouvoir d’achat, renforcement des inégalités…

    D’autres, encore plus optimistes, rêvent que la Banque centrale européenne rachète (au moins en partie) la dette de la France et lui re-prêterait les mêmes sommes à un moindre coût. Comment ne pas imaginer alors la fronde des pays « frugaux » et bons gestionnaires comme l’Allemagne et ceux du Nord de l’Union européenne ? Elle conduirait à une explosion de la zone euro et à une situation encore plus difficile pour la France.

    D’autres « experts » affirment qu’il suffirait de décréter la suppression pure et simple, unilatérale, de tout ou partie de la dette, comme cela fut le cas, selon eux, à maintes reprises au cours de notre Histoire. Or, il n’y eut en réalité que très peu de véritables banqueroutes en France. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, François 1er n’a pas mis le pays en faillite en 1535. Il a inventé la « rente perpétuelle » et multiplié les recettes fiscales pour combler les déficits : taille, gabelle, décime sur les revenus de l’Église, droits de douane, taxes de foires, etc. La première véritable banqueroute eut lieu en 1648, sous le cardinal Mazarin. La France était en état de crise financière après les guerres de la Fronde et les dépenses de la cour pesaient fortement. Le Trésor royal fut alors déclaré en état de banqueroute universelle afin de restructurer la dette et stabiliser les finances publiques.

    La crise suivante fut provoquée en 1720 par le franco-irlandais John Law, fondateur de la Banque Royale et de la Compagnie du Mississippi (et inventeur de la monnaie papier), lorsque les actionnaires de la société exigèrent en masse la conversion de leurs titres en or, la banque ne disposant pas des liquidités suffisantes. La Banqueroute des deux tiers, en 1797, fut ainsi qualifiée parce que le Directoire décida d’annuler les deux tiers de la dette nationale. Le tiers restant fut inscrit au grand‑livre de la dette publique et les intérêts payés en bons du Trésor. Ce fut la dernière banqueroute officielle de l’État. Il y a plus de deux siècles.

    Depuis, les guerres mirent souvent à mal les capacités de paiement du pays, sans le conduire à la faillite. Ce fut le cas après la défaite de Napoléon 1er en 1812 à Waterloo. Puis celle de son « neveu » Napoléon III, après la défaite de 1870 contre la Prusse. Lors des deux Guerres Mondiales du XXe siècle, l’endettement considérable fut assaini par la forte inflation qui les suivit. Mais, dans les deux cas, les épargnants qui avaient fait confiance à l’État furent « euthanasiés ». Ceux d’aujourd’hui doivent y penser. Et se souvenir notamment que la dette accumulée par Louis XVI et ses prédécesseurs (pour financer les guerres et le train de vie royal) a largement contribué au déclenchement de la Révolution de 1789, après que le roi (dans un réflexe plutôt « démocratique »…) eut convoqué les États-Généraux pour en discuter.

    Les deux principales contraintes imposées par une dette sont qu’elle soit reconnue et remboursée. Toute autre attitude est par principe immorale. Une évidence pour tous ceux qui restent attachés à quelques valeurs de base, sur lesquels on ne transige pas. Chaque citoyen doit l’apprendre, dès l’enfance. Si ce n’est pas le cas, chaque établissement de crédit le lui rappellera lorsqu’il s’endettera auprès de lui.

    Le non-remboursement de la dette nationale n’est donc pas moralement envisageable. Il est également irrationnel, fruit d’une grande paresse intellectuelle ou plus probablement d’une cécité volontaire. Il est surtout totalement irresponsable (et coupable), puisqu’il implique d’en laisser la charge aux générations à venir, qui ne sont pas à l’origine de la dette. Les conséquences économiques et sociales pour eux et pour le pays seraient particulièrement douloureuses. En particulier si le contexte actuel de faible croissance et de dénatalité se poursuit durablement.

    Ce non-remboursement est également délétère pour les générations actuelles, auxquelles il supprime toute marge de manœuvre pour relever les défis majeurs cités plus haut. Ainsi, le seul paiement des intérêts de notre dette commune devrait dépasser 100 milliards d’euros dès 2029, soit davantage que toute autre dépense régalienne de l’État. Comment les rembourser sans emprunter de nouveau ? Mais rembourser en plus le capital dû impliquerait d’emprunter encore plus, à des taux de plus en plus élevés par rapport à ceux offerts aux pays mieux gérés. Tout ménage surendetté comprend vite le mécanisme de cette spirale infernale, et la nécessité de l’enrayer au plus vite. Pourquoi pas le citoyen ordinaire, qui ne se sent pas directement concerné par le problème et s’en remet par habitude à l’État. En faisant semblant d’ignorer que l’État c’est lui…

    Le déni actuel est d’autant plus dangereux qu’il s’accompagne d’une baisse inédite (et majeure) de la confiance des autres pays à l’égard de la France, de ses dirigeants et de son peuple de « cigales ». Une accusation justifiée puisque nous avons été incapables de mettre un terme à un processus qui dure depuis plus d’un demi-siècle (le premier déficit budgétaire remonte à 1974). Depuis, les innombrables promesses des « responsables » politiques n’ont pratiquement jamais été tenues. À l’exception de la légère décrue enregistrée entre 1996 et 2000 (de 59,3 % à 57,3 % du PIB), inférieure cependant à celle constatée dans les autres pays de l’U.E..pendant la même période. Le mantra du « quoi qu’il en coûte » inauguré pendant la période du Covid s’est installé dans les esprits, et conduit au concept fallacieux d’ »argent magique ». La facture est plus que salée : quelques centaines de milliards d’euros !

    Nous sommes depuis des années dans une situation proche de celle de la Suède des années 1990, de la Grèce (et de l’Irlande) en 2010, du Portugal en 2011, de l’Espagne, de l’Italie et de Chypre en 2012. Tous ces pays ont réagi, avec ou sans l’aide de la « Troïka » internationale (FMI, Banque Centrale Européenne, Commission européenne). Ils ont mis en place des réformes courageuses et douloureuses, avec l’assentiment (contraint) de la population. La France semble incapable d’anticiper ce moment. Elle préfère l’attendre : « encore une minute [ou une année], Monsieur le bourreau ! Elle ne réalise pas que l’exercice sera alors beaucoup plus difficile, et qu’il peut même déboucher sur une guerre civile. Sachons en tut cas que la mansuétude des agences de notation à notre égard prendra vite fin si notre pays apparaît tel qu’il est, mal gouverné. Ou, pire encore, ingouvernable. La crise internationale en cours pourrait servir de détonateur à la bombe à retardement qui nous menace depuis des années. Le compte à rebours est largement commencé. Cessons enfin de rêver, ou de procrastiner.

    Pourquoi le pays du « principe de précaution » (inscrit dans la Constitution depuis 2005) est-il à ce point irrationnel, irréaliste et irresponsable ? Et son peuple si habile à nier la réalité, avec un tel aplomb (ou une telle indifférence…) ? Les raisons sont comme souvent multiples. Parce que la réalité lui fait peur. Parce que notre sens du confort individuel dépasse très largement celui de l’effort collectif. Parce que nous avons pris l’habitude, au fil du temps, d’attendre de l’État qu’il règle les problèmes du pays à notre place… tout en refusant aujourd’hui de lui donner les moyens de le faire, au prétexte que nous n’avons plus confiance en lui. Parce que nos dirigeants, eux aussi, ont peur de nous (et des Gilets Jaunes qui peuvent se réveiller à tout moment). Parce qu’ils manquent de courage, de pédagogie, de capacité à fixer un cap, à tracer des perspectives, à entraîner, à convaincre les citoyens de participer davantage. À expliquer que ce sera difficile, mais beaucoup moins que d’attendre un « miracle », qui ne viendra pas. Et parce que nous ne voulons pas entendre ceux qui le disent. Nous sommes ainsi tous co-responsables de la situation, embarqués dans le même navire, menacés par un naufrage collectif.

    L’élection présidentielle de l’an prochain sera l’occasion (probablement ultime) de placer les partis politiques, leurs candidats et, in fine, les citoyens devant leurs responsabilités. Tout pacte avec l’une ou l’autre des offres extrémistes serait suicidaire. Et particulièrement coûteux pour une grande partie de la population et pour ses descendants. Toute tentative de nier encore la réalité et la gravité de notre endettement serait pure démagogie et inconscience. Le mur de la dette est aussi celui de la honte. Il nous faudra faire preuve de beaucoup de courage pour le détruire, et reconstruire le pays sur des bases plus saines.

    Gérard Mermet  
    Sociologue, président du cabinet d’études et de conseil Francoscopie (tribune publiée le 10 avril 2026 sur le site Atlantico)


    [1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Salaire_maximum. Roosevelt avait même ajouté : « aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 $ par an » (315 000 $ actuels). .

    [2] Source : https://fr.countryeconomy.com/marches/obligations, 8 avril 2026.

  • J’ai fait un rêve : de l’IA à l’EA

    La nuit du 31 décembre 2025 marqua pour moi la fin d’une année que je qualifierai globalement et familièrement de « pourrie », et que j’étais particulièrement heureux de quitter. Je fus donc ravi, après avoir admiré les feux d’artifice de minuit, de m’endormir en 2026, au seuil d’une nouvelle année que je souhaite bonne à tous.

    Très vite, j’entrai dans une phase de sommeil profond (la consommation d’alcool, bien que modérée, ayant peut-être favorisé cet endormissement rapide…). Et je me mis à rêver lorsque arriva la première phase de sommeil paradoxal. Au centre de ce songe étonnant se trouvait un individu dont je ne distinguai pas clairement le visage, parlant devant un large auditoire, visiblement passionné. Je compris qu’il s’agissait d’un scientifique, qui présentait les résultats d’une étude qu’il avait menée avec son équipe, au sein de son laboratoire. Laissez-moi vous conter cette histoire, en forme de fable, telle qu’elle m’est apparue en rêve. Ou telle que je l’ai inventée…

    Des populations sous influences

    L’orateur sans visage rappela d’abord que les sociétés humaines, même démocratiques, sont de fait dirigées par les « leaders » (politiques, économiques, sociaux, scientifiques, médiatiques, culturels…) qui influencent les individus en exerçant sur eux leurs pouvoirs.

    Il expliqua que leur statut même de leader, dans leurs domaines respectifs, les conduit tout naturellement à influer sur la vie de leurs semblables. Les politiciens décident des lois et des orientations majeures du pays. Les chefs d’entreprises (surtout les grandes) développent et commercialisent des produits et des services qui modifient les habitudes des consommateurs.

    Les acteurs du système culturel, quant à eux, créent des œuvres (films, musiques, livres, pièces de théâtre…) qui influencent également leurs publics, par leur leur style et la vision du monde qu’ils portent. Les scientifiques travaillent sur des innovations censées rendre la vie plus facile, plus longue, et le monde « meilleur ». Les médias, traditionnels ou numériques, et les autres « influenceurs » jouent un rôle croissant d’information. Parfois de désinformation.

    Trop de testostérone…

    L’homme sans visage expliqua ensuite que de nombreux leaders français de toutes disciplines avaient participé à l’étude, au même titre que la population générale, de faopn à représenter un échantillon national statistiquement représentatif. Afin que les résultats ne soient pas biaisés, aucun ne savait dans quel but précis l’étude était conduite ; elle était officiellement destinée à mieux connaître l’état sanitaire du pays.Tous se prêtèrent ainsi à des tests et analyses physiques, physiologiques ou psychiques.

    Le résultat le plus important (mais pas le plus surprenant) était que le taux moyen de testostérone des acteurs de la société française était sensiblement plus élevé que celui de la population dans son ensemble. Et surtout, de façon moins attendue, que leur taux de sérotonine était plus faible. Le chercheur expliqua à ce propos que c’est la volonté des acteurs de « réussir », de « gagner », de « sortir du lot », de « s’imposer » et parfois d’« imposer » leurs points de vue, qui est à l’origine de la motivation et du « succès » de la plupart d’entre eux.

    Beaucoup considèrent ainsi que la vie est une compétition, assortie d’une concurrence acharnée et d’un rapport de force permanent, dont il faut sortir gagnant pour exister à leurs propres yeux, tout en s’appuyant sur le regard des autres. Selon l’orateur, la forte présence de testostérone chez ces acteurs est à la fois la cause majeure de leur accès à ce statut, et sa conséquence, car leur pouvoir s’accroît pendant qu’ils l’exercent.

    … et pas assez de sérotonine

    A l’inverse, la faible présence de sérotonine, généralement associée à d’autres comportements tels que l’empathie, la compassion, l’altruisme, la tolérance ou l’harmonie (elle est souvent qualifiée d’« hormone du bonheur ») fut présentée comme un déficit national, une cause majeure de la difficulté des Français à « vivre ensemble », à considérer que la vie doit être placée sous le signe de la collaboration plutôt que de la compétition. Il estimait que ce handicap national était dû autant à un taux de sérotonine inférieur à celui d’autres pays qu’à un taux de testostérone plus élevé, en particulier dans le monde politique, (exception faite des États-Unis de Donald Trump, précisa l’orateur…). Il se proposait donc de réaliser une étude internationale, dès qu’il parviendrait à réunir le budget nécessaire.

    Mais le personnage principal de mon rêve alla plus loin encore. Il expliqua qu’il avait, avec l’aide de scientifiques spécialisés dans les neurotechnologies, développé un moyen de « booster » le taux de sérotonine des individus. Il consistait, selon lui, à diffuser par tout moyen des ondes de type Bêta, semblables à celles émises par le cerveau (13 à 30 Hz) à destination des personnes dont on souhaitait accroître l’empathie. Une autre étude, effectuée en secret par le groupe, avait montré, précisa-t-il, que cela favorisait effectivement leur empathie…

    L’émergence de valeurs « post-individualistes »…

    C’est à ce moment précis, malheureusement que mon rêve s’arrêta. J’étais réveillé et ne pouvais le prolonger, redevenir le « spectateur » endormi que j’avais été juste avant. Je notai cependant les informations dont je me souvenais encore précisément, ce qui était très rare lors de mes rêves nocturnes. Je tentai alors d’imaginer les conséquences de ces recherches, si elles étaient avérées, et de ces moyens d’action, s’ils étaient approfondis. Plusieurs m’apparurent immédiatement, aux conséquences heureuses, tant pour le pays et ses habitants que pour l’ensemble de la planète.

    D’abord, les acteurs de notre société, politiques notamment, seraient davantage « connectés » aux attentes de la population, plus sensibles à ses difficultés. Et surtout plus aptes à en débattre de façon apaisée, à travailler ensemble pour inventer des compromis « synergiques » (tels que le résultat est plus grand que la somme des parties). Les incivilités seraient aussi a priori moins nombreuses du fait d’un plus grand respect d’autrui. Il en serait de même des inégalités (aujourd’hui croissantes et de plus en plus mal supportées), et des conflits (violences, actes terroristes, cyberattaques, guerres…).

    Les équilibres économiques et environnementaux seraient également favorisés par des efforts partagés. La prise en compte du long terme permettrait de se montrer plus responsables envers les générations à venir. Les points de vue, arguments et suggestions des autres seraient davantage écoutés et intégrés. L’égocentrisme ambiant ferait ainsi place à des valeurs « post-individualistes » : empathie, altruisme, respect, tolérance, écoute, partage, courage…

    Mon enthousiasme diminua d’un cran lorsque je réfléchis aux inconvénients possibles d’un accroissement du taux de sérotonine des acteurs (nationaux ou internationaux) dont on peut considérer qu’il est trop faible. Ce serait d’abord une action clandestine, car elle supposerait le plus souvent d’agir à l’insu des personnes concernées, sans leur consentement, ce qui est a priori illégal. C’est pourtant ce que pratiquent les publicités subreptices (invisibles à l’œil mais perçues par le cerveau) ou les « placements de produits ». C’est ce que proposent par milliers les « trolls » diffusés sur les réseaux sociaux. C’est aussi le fondement de la technique du « nudge » (méthode d’influence des décisions individuelles par des incitations subtiles, exploitant les biais cognitifs) et d’autres techniques de « neuromarkeing ».

    On doit surtout se demander si ces « manipulations », faites au nom de la morale, sont moralement acceptables. Elles s’apparentent au transhumanisme, qui prône « l’individu augmenté », avec notamment la fusion cerveau-puce électronique. Elles sont discutables ou critiquables, même si les « prothèses » permettent depuis longtemps de restaurer des fonctions humaines disparues, et même de les augmenter (comme dans le cas d’athlètes équipés de prothèses de jambes, qui peuvent courir plus vite que ceux qui ont encore leurs jambes).

    On doit enfin s’interroger sur la tentation, probable, de proposer ou d’imposer ces manipulations aux personnes privées, en leur vantant ses avantages personnels et collectifs. Pour améliorer le bien commun et développer la démocratie, ou pour rendre les populations plus vulnérables dans les dictatures.

    L’EA plus forte que l’IA ?

    La mise en œuvre de ce que l’on pourrait appeler l’« empathie artificielle » (EA) reste bien sûr à valider et à réaliser, à l’issue d’une réflexion à la fois sociale, morale, légale et scientifique. Si elle est un jour souhaitable et réalisable, l’EA pourrait en tout cas s’avérer plus forte et utile que l’intelligence artificielle (IA).

    Notons aussi que si l’on poursuit et valide le rêve d’un monde meilleur parce que plus empathique, cela permettra de nouveau à la France d’offrir au monde une innovation majeure (révolutionnaire, même). Comme elle avait su le faire en inventant ou développant l’automobile, l’avion, la bicyclette, la montgolfière, le vaccin, la carte à puce, le parachute, la transfusion sanguine, et d’autres nouveautés.
    J’espère en tout cas que la France trouvera en cette année 2026 le moyen de se réveiller, de se montrer plus active, plus réactive et plus créative. Cette année pourrait alors être celle du « rebond » nécessaire.

    Gérard Mermet, article publié sur le site Atlantico.fr le 10 janvier 2026

  • Débloquons tout !

    Et maintenant ? Au lendemain du vote de défiance contre François Bayrou, la plupart des partis politiques, médias, experts et autres « influenceurs » de l’opinion sont quasi unanimes : la situation délétère de notre pays est la conséquence (logique et donc peu discutable…) des erreurs commises par le Premier ministre. Comme son prédécesseur, François Bayrou n’aurait pas assez consulté, écouté, intégré les demandes (souvent contradictoires…) des partis politiques qui composent notre Assemblée nationale, dont le spectacle est de plus en plus affligeant.

    Ces acteurs, informateurs, observateurs de tout bord sont également (et étonnamment) unis dans leur dénonciation d’un président de la République, « jupitérien » et arrogant, qui a cru pouvoir gérer la crise (sociale) des Gilets Jaunes, comme celle (sanitaire) de la Covid en ouvrant toujours plus grand le robinet de l’« argent magique ». Et ainsi largement contribué à l’endettement déraisonnable du pays. Comme d’ailleurs tous ses prédécesseurs qui, depuis plus de 40 ans, ont accumulé les déficits et placé finalement la France dans l’impasse dans laquelle elle se trouve aujourd’hui.

    Des responsabilités partagées

    Ces responsabilités sont pour la plupart indéniables. Mais on ne se souvient guère que les présidents, députés, sénateurs et autres responsables successifs du pays ont été élus par les citoyens, ou désignés par leurs élus. Ni que la plupart d’es Français ont depuis des décennies revendiqué un accroissement continu des missions de l’État. Ils ont ainsi provoqué la hausse des dépenses, accepté (parfois salué) la celle du nombre de fonctionnaires, encouragés en cela par la majorité des syndicats. Ils ont cru de cette façon garantir la pérennité du fameux « modèle social » qui a fait la fierté de la France : éducation et santé gratuites, aides multiples à diverses catégories ; omniprésence et omnipotence de l’État-providence…

    Mais ils ont en même temps refusé d’en payer le véritable prix, quitte à laisser filer la dette jusqu’à ce qu’elle devienne ingérable. C’est ainsi que le seul montant des intérêts à verser aux créanciers en 2025 sera supérieur au budget de l’éducation nationale : 67 milliards d’euros contre 63 milliards[1]. Des chiffres très inquiétants, dont il est irresponsable de minimiser l’importance. Et, bien plus encore, de l’ignorer, comme c’est le cas notamment à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Ne serait-ce que parce que la France n’est pas seule au monde, et que ses créditeurs ne sont pas des philanthropes.

    Il me semble donc utile de reconnaître que la responsabilité est partagée, même si elle a été le plus souvent inconsciente de la part des citoyens. Cela s’explique en partie par le fait (constaté et quantifié par de nombreuses études[2]) qu’une large partie de la population est peu à l’aise avec les chiffres, donc avec l’économie. Et, surtout, davantage préoccupé par sa situation personnelle que par l’intérêt général, présent et futur.

    De la démocratie en France

    Tout cela pose le problème de la « démocratie », censée être le gouvernement du peuple par le peuple (même représenté) selon la volonté du peuple. Le système (imparfait mais a priori meilleur que tous les autres) ne peut fonctionner que si le peuple est suffisamment « éclairé ». Par lui-même (les moyens d’information sont innombrables, encore faut-il pouvoir distinguer les vraies informations des fausses). Ou par ceux qui agissent, conseillent, observent, savent, ou se posent en « experts ». Aucun ne peut prétendre connaître et dire toute la vérité. « La liberté commence où l’ignorance finit », écrivait Victor Hugo.

    Le même constat d’insuffisance, parfois d’incompétence, s’applique aux élus. Même parmi ceux qui ont fait de longues études, peu s’avèrent capables de se poser des questions de « bon sens », simples et pourtant fondamentales : peut-on (durablement) dépenser (beaucoup) plus que ce que l’on gagne ? Peut-on vivre avec une économie en « 3 D » (Dépenses, Déficits, Dettes), même si cela peut donner l’impression rassurante d’embrasser tout l’espace, sans faire l’effort d’équilibrer les comptes ? Peut-on encore peser sur la scène internationale (européenne, d’abord) si l’on s’avère incapable de résoudre ses problèmes intérieurs, au contraire d’autres pays qui ont fait les efforts d’adaptation nécessaires ? La réponse est la même pour les trois questions : NON !

    L’heure des actes

    Le fait que les responsabilités soient partagées est un simple constat et un utile rappel. Mais il ne s’agit plus de perdre notre temps et notre énergie en désignant des coupables, pour réécrire l’histoire de façon uchronique (c’est-à-dire utopique, et fausse). L’urgence est de mettre en place des solutions pour écrire une histoire plus désirable, notamment pour ceux qui vont la vivre. Elles passent quasiment toutes par la capacité de faire mieux avec moins dans les domaines où c’est possible, en s’inspirant de ce qui s’est fait ailleurs, qui montre que c’est bien réalisable. Quitte à tirer un trait sur certaines « exceptions françaises » qui nous ont conduits au bord de l’abîme, au prétexte que nous aurions toujours raison et les autres tort.

    Il nous faudra aussi accepter de dépenser plus (investir) dans certains domaines, pour construire l’avenir : environnement ; défense ; éducation ; santé ; sécurité ; recherche ; innovation… L’équation est très complexe. Elle ne pourra être résolue que si nous misons aussi sur un accroissement des recettes. En visant d’abord ceux qui auront le moins de difficulté à contribuer (les actifs et les retraités les plus aisés). Outre les rentrées que l’on peut en attendre, cela incitera tous les autres à participer, chacun selon ses moyens. C’est à mes yeux la condition du Grand Sursaut nécessaire, qui doit passer par une réconciliation nationale. Entre actifs et inactifs, jeunes et seniors, droitistes ou gauchistes, favorisés et défavorisés, progressistes et conservateurs, nationalistes et universalistes… Mais tous, il faut l’espérer, humanistes et républicains.

    Un devoir d’optimisme

    L’espoir d’un tel retournement existe. Les Français restent très attachés aux valeurs de notre République[3], ce qui montre qu’ils ne souhaitent pas qu’elle meure. Mais ils considèrent, à une large majorité, qu’elles ne sont pas assez mises en application dans la société actuelle[4]. Ce fort écart entre le souhaité et le ressenti résume la situation de notre pays. Il n’est pas irrémédiable si les citoyens se ressaisissent rapidement.

    La France dispose en effet de nombreux atouts, qu’elle doit mobiliser : histoire ; géographie, culture ; infrastructures ; épargne ; créativité… Mais nous devons reconnaître qu’ils pèsent moins lourd que par le passé dans la compétition internationale. Et qu’ils sont freinés par des handicaps de plus en plus apparents : irréalisme ; myopie (incapacité à voir loin) ; « petisme » (manque d’ambition collective) ; goût du confort (et désaffection pour l’effort) ; culture de l’affrontement (exacerbée en ces temps de crise)…

    Pour une République unie et efficace

    Comme indiqué dans l’article 1 de notre Constitution, la République française doit être à la fois indivisible, laïque, démocratique et sociale. Mais elle est attaquée sur chacun de ces attributs, comme sur chacun des termes de sa devise. J’ajouterais qu’elle doit être unie, ce qui n’est pas la même chose qu’indivisible (une notion plus géographique que comportementale[5]). Et efficace, de manière à poursuivre son parcours et à assurer le bien-être de l’ensemble de sa population. Car elle est actuellement désunie et inefficace.
    C’est pourquoi le mot d’ordre des mécontents (Bloquons tout !), n’a pas de sens. Le travail de sape, parfois de sabotage, a déjà été fait. Le seul slogan qui devrait nous animer est précisément l’inverse : Débloquons tout !

    Gérard Mermet (tribune publiée sur le site Atlantico le 10 septembre 2025)


    [1] INSEE.
    [2] Une enquête Allianz de novembre 2016 plaçait la France à la dernière place parmi 10pays européens en matière de culture financière (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suisse). Des résultats confirmés par l’étude Fiducial/IFOP de 2017, et d’autres publiées par l’Insee, la Banque de France, Webstat, Eurostat, France Stratégie, OFCE, Cepremap, Rexecode, Ires, CEPII, OCDE…
    [3] Le Baromètre de la République réalisé par le Laboratoire de la République avec IPSOS confirme l’attachement des Français au triptyque républicain : 95% estiment que « la valeur de liberté est importante à leur yeux », 83% pour l’égalité, 89% pour la fraternité.
    [4] Selon le Baromètre de la République, seuls 50% des Français estiment que la valeur de liberté « correspond bien à la situation actuelle dans la société française », 28% pour
    [5] l’égalité, 29% pour la fraternité.
    [6] L’article premier de la Constitution précise que l’indivisibilité garantit l’homogénéité des lois, des droits et des devoirs sur l’ensemble du territoire métropolitain et ultramarin

  • Choisir le sursaut plutôt que le saut dans le vide

    C’est en 2010 que Stéphane Hessel publia son fameux opuscule (Indignez-vous ! ) qui fit date. Homme de gauche attaché au programme rédigé le 15 mars 1944 par le Conseil national de la Résistance, il déplorait que ses promesses n’aient pas été mises en œuvre par les dirigeants du pays.
    Quinze ans après, la situation de la France a de quoi indigner tous les Français, quelle que soit leur sensibilité politique. Se situer tout entier d’un côté ou de l’autre de l’échiquier politique signifie d’ailleurs être « hémiplégique », en n’utilisant qu’une partie de ses capacités (de raison ou d’émotion), en refusant d’entendre ce que les autres pensent et proposent. Ce n’est pas la bonne attitude. Nous constatons depuis plus d’un an, de façon caricaturale et tragique, à quoi conduisent les postures partisanes.

    Sept grands défis à relever

    La question n’est plus en effet de savoir de quel côté se trouvent les solutions aux sept grands défis du moment : environnemental (réchauffement climatique, dégâts engendrés par les énergies fossiles, manque d’eau…) ; économique (endettement, déficits budgétaires, faible croissance…) : démographique (dénatalité, vieillissement, immigration non maîtrisée…) ; social (violences, incivilités, inégalités…) ; sécuritaire (guerres, terrorisme, faiblesse de l’Union européenne…) ; politique (défiance, absence de majorité, suradministration…), technologique (risques induits par l’intelligence artificielle, la robotisation, les biotechs…). L’heure n’est donc pas aux postures, aux gesticulations et à la division. Elle est à la réconciliation, à l’action collective et à la raison.

    Pour cela, nous devons nous rassembler, et trouver des compromis intelligents, créatifs, synergiques (lorsque le tout est supérieur à la somme de ses parties) et mobilisateurs. Cela implique d’oublier, au moins provisoirement, les idéologies qui sont autant de bornes, d’œillères, d’« assignations à résidence ». Et de considérer que l’intérêt collectif prime largement sur l’intérêt individuel. C’est-à-dire accepter de faire des efforts réels, voire des sacrifices pour que la France retrouve son rang dans le monde, en pensant au présent mais aussi à l’avenir.

    Irresponsabilité, irréalisme, irrationnalité

    La réalité actuelle est bien différente. Les supposés « responsables » des partis politiques ne cessent de s’affronter, par principe ou par habitude, et se montrent totalement irresponsables. Ils sont essentiellement préoccupés de leur carrière personnelle et/ou de la victoire en 2027 de leurs idées, le plus souvent inadaptées aux transformations du monde. Les partis « modérés » sont immobiles et incapables de s’entendre entre eux, parfois même en leur sein. Les partis extrémistes sont irréalistes dans leurs propositions et leurs promesses, qui ne feraient qu’accroître les difficultés et repousser encore les solutions. Les dirigeants sont très souvent irrationnels, niant la réalité des chiffres et leur gravité (dette nationale insupportable, financement des retraites non assuré, inefficacité de l’État…), expliquant à leurs électeurs que les problèmes n’existent pas, ou que c’est aux « autres » de les résoudre.
    Le résultat est une société de plus en plus fracturée, rigide et violente. Les citoyens sont pour la plupart mécontents, frustrés, effrayés par le chaos qu’ils sentent venir, mais qu’ils n’osent affronter. Beaucoup hésitent, s’efforcent de conforter leurs convictions (innées ou acquises) et se montrent vulnérables aux « vérités alternatives » qui circulent de plus en plus. Ils en veulent aux gouvernants actuels ou passés, qu’ils jugent seuls responsables des erreurs accumulées depuis des décennies.

    La défiance est partout ; elle profite à ceux qui n’ont encore jamais gouverné et promettent la lune, sans se rendre compte qu’ils ne pourront rien apporter sans écouter et prendre en compte les autres points de vue. Car aucun parti ne détient à lui seul toute la vérité. Et même s’il la détenait, il ne pourrait la faire partager par tous. Des compromis sont donc nécessaires, pour réfléchir ensemble, proposer ensemble, mettre en œuvre ensemble. Beaucoup d’autres pays y sont parvenus, en Europe ou ailleurs. Pourquoi la France en serait-elle incapable ?

    Anomie et anomie

    L’état des lieux, comme celui des forces en présence, se résume en un seul mot : anomie. Une absence tragique de valeurs partagées par une large majorité des citoyens, qui leur serviraient de guides pour se doter d’une identité nationale et s’engager dans l’avenir avec confiance. Cette anomie sociale est la cause de l’anémie économique, politique et démocratique qui nous ronge. Une spirale infernale dans laquelle nous sommes entrés depuis des années, et dont nous ne pourrons sortir qu’en nous réconciliant, en oubliant les promesses irresponsables, irréalistes, irrationnelles.

    Une (dernière ?) chance nous est offerte aujourd’hui par le Premier ministre en place. Qu’on l’apprécie ou non, François Bayrou a eu le mérite de travailler, le courage de nommer les menaces qui pèsent sur nous et de proposer des mesures concrètes pour remettre le pays sur des rails et lui donner des perspectives. Il a eu aussi l’honnêteté (et l’habileté, qui risque de s’avérer tardive et insuffisante) d’ouvrir son projet aux critiques, suggestions et contre-propositions. Il se dit notamment prêt à revenir sur une mesure qui heurte de front l’opinion : la suppression de deux jours fériés, qui seraient travaillés mais non payés. Elle est jugée inacceptable par une population plus attachée au confort et au loisir qu’à l’accomplissement de soi par le travail. Elle serait a priori bonne pour la croissance, mais elle ne permettrait pas d’accroître le pouvoir d’achat, revendication forte.

    Le pouvoir sous-estimé des symboles

    Une autre mesure est en revanche massivement souhaitée par les Français : demander une plus forte contribution financière à l’effort collectif aux ménages les plus aisés. Il faut comprendre qu’il s’agit là d’un symbole extrêmement fort, attendu par une grande majorité de ceux qui appartiennent aux classes moins favorisées. Il constitue sans doute même pour eux la condition de leur propre participation, à leur échelle, au « Grand Sursaut » nécessaire. Ce n’est donc pas qu’un moyen pour ceux qui se sentent « pauvres » de se défausser sur les « riches ».

    Il est vrai qu’une ponction sur les revenus et/ou les patrimoines des mieux lotis (à partir d’un seuil à définir…) aurait peu d’impact sur leur train de vie. Elle témoignerait en revanche de leur solidarité en ce moment particulièrement difficile où le pays peut choisir de sauter dans le vide plutôt que de retrousser les manches. Il serait par ailleurs dommageable que les personnes concernées considèrent l’effort demandé comme une punition et préfèrent quitter le pays pour des raisons d’intérêt personnel (des moyens législatifs pourraient l’éviter…). Ce pourrait être alors le prétexte à un refus collectif de tout effort individuel de la part des moins aisés. Les conséquences seraient bien plus difficiles à vivre que la mise en place d’un Grand Sursaut national…

    L’indignation doit faire place à l’action

    Il est normal (et même sain) de nous indigner de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, et de l’absence apparente de volonté d’en sortir ensemble. Mais l’indignation seule est mauvaise conseillère. Nous devons surtout agir, de façon réaliste, rationnelle et responsable. Nous aurions tort de nous contenter de désigner des boucs-émissaires, d’autant que les responsabilités sont partagées. Nous devons aussi nous garder d’écouter les marchands de sommeil ou de rêves. Seuls à la barre, ils ne pourraient qu’aggraver notre crise existentielle. Mais nous ne devons pas les ignorer, car ils représentent une partie croissante de l’opinion, de plus en plus sensible aux inégalités. Lesquelles tendent à s’accroître, comme en témoignent de nombreux indicateurs.

    Ainsi, nous ne règlerons les 7 Grands Défis évoqués plus haut qu’en nous rassemblant, en accroissant le « bien commun » et en le partageant équitablement. Souvenons-nous que le statut de citoyen implique des droits, mais aussi des devoirs. Donnons donc à la France une chance de sortir de l’impasse, plutôt que de de faire un pas de plus vers l’abîme. Nous aurons en contrepartie l’énorme satisfaction d’avoir sauvé notre pays de la ruine ou de l’humiliation. Sans doute de l’une et de l’autre à la fois.

    Tribune de Gérard Mermet publiée sur le site Atlantico.fr le 28 août 2025

  • Le Grand Sommeil

    Le déclin dans lequel nous sommes engagés était prévisible. Il est confirmé par des faits, des chiffres, et un état d’esprit général. Son existence est évidente et acceptée, ce qui est… inacceptable. C’est pourquoi j’appelle à sortir du Grand Sommeil que nous vivons aujourd’hui. Il faut le faire très vite, car le mur (ou le précipice) du déclassement durable est dangereusement proche de nous. C’est le vœu que je formule pour la France en ce début d’année 2025.

    Fragiles, Tranquilles et Agiles

    Certes, ce cauchemar n’est pas encore vécu par tous les Français. La majorité d’entre eux peut encore partir en vacances, changer de smartphone, acheter des cadeaux à ses enfants à Noël, économiser pour l’avenir. Mais certains, en nombre croissant, doivent restreindre leurs dépenses. Ils sont inquiets pour leur emploi, leur pouvoir d’achat, leurs fins de mois. Ils se demandent comment ils pourront financer leur passage à la voiture électrique, la mise aux normes environnementales de leur logement ou les études de leurs enfants. Les plus démunis (les « Fragiles ») n’ont ainsi guère la possibilité de penser à l’intérêt général. Ils ont de fortes circonstances atténuantes.

    Je voudrais en revanche dire mon incompréhension envers les autres, ceux que j’ai baptisés les « Tranquilles » et les « Agiles ». Bien qu’informés et conscients de la situation très préoccupante du pays, beaucoup se montrent las ou indifférents devant la perspective qui est désormais celle de la France : sa mise sous tutelle par le FMI et la BCE, pour mettre de l’ordre dans ses comptes très déséquilibrés, ce qu’elle est incapable depuis des lustres de faire elle-même.

    Le mauvais choix

    La propension nationale à défendre des intérêts personnels et immédiats plutôt que ceux, à long terme, de la collectivité, est un mauvais choix, tant moral que pratique. Ceux qui le font devraient au contraire se mobiliser pour stopper le plus vite possible l’hémorragie de la dette, réduire le déficit de temps de travail des actifs par rapport aux pays concurrents pour relancer la production et mettre un terme à l’inefficacité désespérante de l’État.

    Comment ne pas comprendre en effet que les efforts et les sacrifices qui nous seront imposés par la tutelle internationale seront bien plus douloureux que ceux que nous devrions nous ordonner aujourd’hui à nous-mêmes. L’exemple de la Grèce est à cet égard édifiant : entre 2008 et 2016, les dépenses publiques ont chuté de 32%, mais le PIB a diminué de près de 25%et les pensions de retraite ont été amputées jusqu’à 40%. Les Français, par principe opposés à toute politique d’« austérité », sauront alors vraiment de quoi il s’agit. Mais il sera bien tard. La France, qui est déjà montrée du doigt pour son déni de réalité, son incapacité à raisonner et agir, sera en plus humiliée.

    Si nous ne sommes pas (encore ?) en guerre, militaire ou civile, notre patrie est clairement en danger. Les menaces qui pèsent sur elle sont de plus en plus nombreuses : environnementales ; économiques ; sociales ; démographiques ; politiques ; géopolitiques ; sécuritaires. Elles sont aussi technologiques, du fait de nos retards accumulés dans de nombreux domaines : IA, robotique, espace, biotechs… Face à tous ces défis, la France est démotivée, démunie, bientôt en faillite. Nous souffrons d’une économie en « 3D » : Dépenses ; Déficits ; Dettes. Notre « modèle républicain » est en panne. Notre administration est pléthorique et inefficace. L’Europe, qui devrait être notre moteur, notre soutien et notre avenir, est désunie, désarmée, impuissante à trouver sa place dans un monde en métamorphose. Prise en tenaille entre l’Est et l’Ouest, menacée par les nationalismes, elle a aussi besoin d’un nouveau souffle.

    Agir plutôt que dormir

    Malgré tout cela, nous continuons de dormir, ou de discourir de façon stérile. Et le pire est à venir si nous continuons de ne rien faire. La situation est d’autant plus grave que la plupart de nos partis politiques et de leurs « responsables » (un terme inapproprié) continuent d’attiser les problèmes au lieu de leur apporter des solutions. Essentiellement préoccupés de leur propre avenir et sûrs de détenir « la » vérité sur tous les sujets, ils sont incapables d’écouter celles des autres. Ils fixent des « lignes rouges » qui ne laissent au total aucun espace pour rassembler les forces, discuter et décider pour le bien commun, courageusement et durablement. Il faut d’urgence les remplacer par des lignes vertes, facilement et utilement franchissables.

    Ce sont en effet l’égoïsme, le communautarisme et le corporatisme qui expliquent les dysfonctionnements de notre société. Il est temps au contraire de nous doter de valeurs « post-individualistes » : respect de l’autre ; empathie ; bienveillance ; défense du bien commun ; volonté de forger des « compromis synergiques » (tels que celui retenu soit meilleur que la meilleure des suggestions issues de chacun des points de vue différents).

    Le réveil devrait commencer par les politiques, aujourd’hui totalement inconscients de leur mission. Ils n’ont pas été élus ou désignés pour s’occuper de leur carrière, mais pour donner à la France un avenir désirable, ou à tout le moins acceptable. Dès lors, pourquoi les débats sur l’indispensable remboursement de la dette, c’est-à-dire la réduction des dépenses publiques et l’amélioration de la justice sociale, ont-ils disparu depuis la censure du gouvernement Barnier ? Pourquoi les réflexions sur l’indispensable rapprochement du temps de travail au cours de la vie avec ce qui est pratiqué ailleurs (ainsi que celles, connexes, sur le financement des retraites) ne sont-elles plus à l’ordre du jour ? Pourquoi l’indispensable « choc de simplification » du fonctionnement de l’État n’est-il pas déjà engagé ? Pourquoi notre système de protection sociale n’est-il pas revu en fonction de nos moyens ? Pourquoi la question urgente de l’immigration ne fait-elle pas l’objet de « compromis synergiques » ? Pourquoi l’efficacité n’est-elle pas considérée comme l’une des valeurs-clés de notre République ?

    Réaliser aujourd’hui un « Vive la crise 2 »

    Bien sûr, on peut invoquer le poids de plus en plus lourd des « fake news », « vérités alternatives » et autres appellations du mensonge et de la manipulation des esprits. Véhiculées notamment par les réseaux sociaux, ces poisons des temps modernes, elles sèment le doute, la haine et la violence entre les individus. Elles entretiennent aussi l’incapacité à vivre et penser ensemble. Mais nous devons apprendre à « faire avec » cette avalanche de désinformation, et à exercer en permanence notre esprit critique.

    Une suggestion pour terminer : il serait utile qu’un média (ou un groupe de médias) organise un événement tel que l’avait été l’émission « Vive la crise » en 1984. Notre époque est bien plus préoccupante que celle d’alors. Son titre pourrait être « Vive la République ».

    Gérard Mermet, président et fondateur du cabinet d’études et de conseil Francoscopie. Dernier ouvrage paru : L’avenir est en NOUS ! (JDH éditions).

    Texte rédigé le 6 janvier 2025 et publié sur LinkedIN.

  • Irréalisme, irrationalité, irresponsabilité

    La France n’est jamais aussi grande, belle et forte que lorsqu’elle se donne une mission difficile (ou même présumée impossible). Et qu’elle réussit à la faire partager par des citoyens soucieux de sa place et de son image dans le monde, ainsi que de sa pérennité pour les générations à venir. Elle l’a montré pendant les Jeux Olympiques (et paralympiques) de l’été dernier. La créativité des artistes lors des cérémonies a enthousiasmé les foules, bien au-delà de l’hexagone, et mis en valeur comme jamais notre formidable patrimoine national. Les athlètes ont trouvé en eux des capacités physiques et mentales insoupçonnées, portés jusqu’aux podiums par des publics enthousiastes. Les organisateurs, les agents de sécurité et les très nombreux bénévoles ont assuré des événements parfaits, malgré les nombreuses menaces, incertitudes et sarcasmes préalables. Nous avons ainsi retrouvé notre fierté d’être français, joui de cette communion nationale mémorable, dont nous pouvions rêver (dans le climat du moment) qu’elle serait durable.

    Mais nous nous sommes réveillés avec une très forte gueule de bois lorsque les Jeux Olympiques ont fait place aux Jeux Politiques. La (tragique) dissolution surprise décidée par le président de la République n’a pas engendré la « clarification » qu’il en attendait. Elle a au contraire confirmé l’incapacité de nos élus à se respecter et s’écouter, à rechercher ensemble des indispensables « compromis synergiques » (lorsque la proposition d’un groupe est meilleure pour l’ensemble de la collectivité), former des coalitions permettant de relever les immenses défis du moment : dégradation accélérée de l’environnement ; insoutenabilité des déficits, des dépenses et de la dette publiques (les trois composantes de notre économie de faillite en  « 3D ») ; accroissement des inégalités matérielles et culturelles ; chute de la démographie et tensions migratoires ; inquiétantes menaces géopolitiques ; affaiblissement de la croissance économique par insuffisance de travail, de productivité, d’investissement ; inflation des freins administratifs ; absence de perspectives mobilisatrices pour l’avenir…

    Aucun de ces problèmes ne saurait être résolu par l’opposition frontale, stérile, violente, souvent surréaliste entre des « blocs » qualifiés de « droite » (radicale ou modérée), de « gauche » (radicale ou modérée), et même du « centre », incapable de rassembler les « modérés » sur quelques idées, mais aussi d’écouter celles des radicaux (qui séduisent aujourd’hui plus de la moitié des électeurs). La France reste en effet hémiplégique. L’époque préfère la concurrence à la coopération. Qu’on le veuille ou non, chacun de nous va devoir accepter de faire des réformes, des efforts, voire des sacrifices. À condition qu’ils soient répartis « équitablement » entre ceux qui ont beaucoup et ceux qui ont peu. Mais il faut arrêter de dire systématiquement que ce sont les « autres » qui doivent les faire.

    Or, au lieu de chercher ensemble des solutions par l’« union nationale » (au moins temporaire) nécessitée par la situation, nos « responsables » politiques ajoutent au contraire des problèmes, ne pensant qu’à leur avenir personnel, avant même celui de leur parti, et généralement sans se soucier de celui du pays. Tout en essayant de faire croire à leurs électeurs qu’ils se battent pour eux. Le niveau des débats à l’Assemblée s’avère ainsi encore plus exécrable qu’auparavant. L’argumentation y est plus malhonnête, l’état d’esprit plus détestable. L’irresponsabilité et l’irrationalité dominent. Une atmosphère « trumpienne » s’installe.

    Nous, citoyennes et citoyens, ne pouvons plus accepter cette situation, dont la France sortira encore plus affaiblie, incapable de maîtriser son destin. Ce sont le FMI et la Banque mondiale qui s’en chargeront. Pour éviter cette humiliation et préserver l’avenir de nos enfants, nous devons dire stop ! Et forcer les acteurs politiques à penser à la France, de cesser leurs postures et leurs comportements « francicides » (un mot à faire entrer d’urgence dans les dictionnaires).

    Nous leur demandons d’arrêter de se regarder le nombril, d’élargir leur champ de vision, de prendre conscience de l’indéniable gravité de la situation. C’est-à-dire de faire preuve de réalisme, de rationalité et de responsabilité. De penser et agir dans un esprit d’efficacité et de solidarité. En se dotant de valeurs « post-individualistes » : respect ; bienveillance ; empathie ; recherche du PGCR (plus grand commun rassembleur)…

    La Patrie est (vraiment) en danger. C’est notre devoir à tous de la défendre.

    Gérard Mermet, pétition lancée le 3 décembre 2024 sur Change.org

  • Un grand sursaut nécessaire pour la France

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

    Nous pourrons ainsi nous rassembler sans pour autant chercher à nous ressembler. En plaçant par exemple au pouvoir un parti « apolitique » ou « transpolitique » (coalition), essentiellement préoccupé du bien commun, capable de réunir tous les citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Sinon, il nous faudra accepter le déclin, progressif ou brutal, mais inéluctable.

    Les valeurs « post-individualistes » définiront ce que devra être l’« honnête individu du XXIe siècle ». Une femme ou un homme Réaliste, Rationnel et Responsable. C’est-à-dire doté(e) de bonne volonté, de bonne foi (laïque ou religieuse) et de bon sens. Capable de mettre en question ses certitudes, de modifier ses attitudes, de transformer ses habitudes, et d’accroître ses aptitudes. De prendre aussi un peu d’altitude, pour voir plus loin dans l’espace et dans le temps, plutôt que de se laisser aveugler par la proximité et le court terme.

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

    L’objectif du Grand Projet à engager est d’inciter chaque citoyen à s’impliquer davantage dans l’avenir commun, à participer plus activement aux débats nationaux afin de faire valoir ses droits, mais aussi et surtout de remplir ses devoirs envers la collectivité. C’est ainsi que nous pourrons réduire à la fois les fractures sociales et les « factures » qui plombent notre « économie en 3D » : Dépenses, Déficits, Dettes. Et aller ainsi vers une « écolonomie », plus soucieuse de l’environnement et moins créatrice d’inégalités sociales. Il nous faudra pour cela obtenir des « compromis synergiques » qui nous permettront d’avancer beaucoup plus vite ensemble que séparément. Et en recherchant dans chaque domaine un « PGCR » (plus grand commun rassembleur) destiné à conjuguer efficacité et équité.

    Nous pourrons ainsi nous rassembler sans pour autant chercher à nous ressembler. En plaçant par exemple au pouvoir un parti « apolitique » ou « transpolitique » (coalition), essentiellement préoccupé du bien commun, capable de réunir tous les citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Sinon, il nous faudra accepter le déclin, progressif ou brutal, mais inéluctable.

    Les valeurs « post-individualistes » définiront ce que devra être l’« honnête individu du XXIe siècle ». Une femme ou un homme Réaliste, Rationnel et Responsable. C’est-à-dire doté(e) de bonne volonté, de bonne foi (laïque ou religieuse) et de bon sens. Capable de mettre en question ses certitudes, de modifier ses attitudes, de transformer ses habitudes, et d’accroître ses aptitudes. De prendre aussi un peu d’altitude, pour voir plus loin dans l’espace et dans le temps, plutôt que de se laisser aveugler par la proximité et le court terme.

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

    Pour y parvenir, il nous faut réaffirmer nos valeurs républicaines. En les complétant par des valeurs que je qualifie de « post-individualistes », c’est-à-dire tournées vers les autres plutôt que centrées sur soi-même : respect, ouverture, considération, écoute, bienveillance, empathie… Mais ces valeurs humanistes et compassionnelles ne suffiront pas ; nous devrons aussi faire preuve de courage, de pragmatisme, de fermeté, d’abnégation. Et même d’intransigeance dès lors que nos fondements seront menacés, ou lorsque les « autres » refuseront la main que nous leur tendrons.

    L’objectif du Grand Projet à engager est d’inciter chaque citoyen à s’impliquer davantage dans l’avenir commun, à participer plus activement aux débats nationaux afin de faire valoir ses droits, mais aussi et surtout de remplir ses devoirs envers la collectivité. C’est ainsi que nous pourrons réduire à la fois les fractures sociales et les « factures » qui plombent notre « économie en 3D » : Dépenses, Déficits, Dettes. Et aller ainsi vers une « écolonomie », plus soucieuse de l’environnement et moins créatrice d’inégalités sociales. Il nous faudra pour cela obtenir des « compromis synergiques » qui nous permettront d’avancer beaucoup plus vite ensemble que séparément. Et en recherchant dans chaque domaine un « PGCR » (plus grand commun rassembleur) destiné à conjuguer efficacité et équité.

    Nous pourrons ainsi nous rassembler sans pour autant chercher à nous ressembler. En plaçant par exemple au pouvoir un parti « apolitique » ou « transpolitique » (coalition), essentiellement préoccupé du bien commun, capable de réunir tous les citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Sinon, il nous faudra accepter le déclin, progressif ou brutal, mais inéluctable.

    Les valeurs « post-individualistes » définiront ce que devra être l’« honnête individu du XXIe siècle ». Une femme ou un homme Réaliste, Rationnel et Responsable. C’est-à-dire doté(e) de bonne volonté, de bonne foi (laïque ou religieuse) et de bon sens. Capable de mettre en question ses certitudes, de modifier ses attitudes, de transformer ses habitudes, et d’accroître ses aptitudes. De prendre aussi un peu d’altitude, pour voir plus loin dans l’espace et dans le temps, plutôt que de se laisser aveugler par la proximité et le court terme.

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

    Un Grand Sursaut est de toute évidence nécessaire pour la France. La condition première pour le réaliser est de retisser les liens sociaux très distendus, parfois même rompus entre les citoyens, mais aussi entre eux et les acteurs politiques, économiques, sociaux, intellectuels ou médiatiques du pays. Il s’agit de réconcilier les Français, en développant à la fois leur responsabilité individuelle et leur sens de l’intérêt collectif.

    Pour y parvenir, il nous faut réaffirmer nos valeurs républicaines. En les complétant par des valeurs que je qualifie de « post-individualistes », c’est-à-dire tournées vers les autres plutôt que centrées sur soi-même : respect, ouverture, considération, écoute, bienveillance, empathie… Mais ces valeurs humanistes et compassionnelles ne suffiront pas ; nous devrons aussi faire preuve de courage, de pragmatisme, de fermeté, d’abnégation. Et même d’intransigeance dès lors que nos fondements seront menacés, ou lorsque les « autres » refuseront la main que nous leur tendrons.

    L’objectif du Grand Projet à engager est d’inciter chaque citoyen à s’impliquer davantage dans l’avenir commun, à participer plus activement aux débats nationaux afin de faire valoir ses droits, mais aussi et surtout de remplir ses devoirs envers la collectivité. C’est ainsi que nous pourrons réduire à la fois les fractures sociales et les « factures » qui plombent notre « économie en 3D » : Dépenses, Déficits, Dettes. Et aller ainsi vers une « écolonomie », plus soucieuse de l’environnement et moins créatrice d’inégalités sociales. Il nous faudra pour cela obtenir des « compromis synergiques » qui nous permettront d’avancer beaucoup plus vite ensemble que séparément. Et en recherchant dans chaque domaine un « PGCR » (plus grand commun rassembleur) destiné à conjuguer efficacité et équité.

    Nous pourrons ainsi nous rassembler sans pour autant chercher à nous ressembler. En plaçant par exemple au pouvoir un parti « apolitique » ou « transpolitique » (coalition), essentiellement préoccupé du bien commun, capable de réunir tous les citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Sinon, il nous faudra accepter le déclin, progressif ou brutal, mais inéluctable.

    Les valeurs « post-individualistes » définiront ce que devra être l’« honnête individu du XXIe siècle ». Une femme ou un homme Réaliste, Rationnel et Responsable. C’est-à-dire doté(e) de bonne volonté, de bonne foi (laïque ou religieuse) et de bon sens. Capable de mettre en question ses certitudes, de modifier ses attitudes, de transformer ses habitudes, et d’accroître ses aptitudes. De prendre aussi un peu d’altitude, pour voir plus loin dans l’espace et dans le temps, plutôt que de se laisser aveugler par la proximité et le court terme.

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

    Incivilités, violences, défiance, désinformation, refus de l’autorité, complotisme, populisme, décivilisation… Les valeurs de notre République sont aujourd’hui menacées, de l’intérieur comme de l’extérieur, et notre démocratie est en panne, à l’image de ce qui se passe dans une large partie du monde occidental. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment sortir de l’impasse ? Telles sont les questions, graves, complexes et urgentes auxquelles il nous faut impérativement répondre aujourd’hui.

    Un Grand Sursaut est de toute évidence nécessaire pour la France. La condition première pour le réaliser est de retisser les liens sociaux très distendus, parfois même rompus entre les citoyens, mais aussi entre eux et les acteurs politiques, économiques, sociaux, intellectuels ou médiatiques du pays. Il s’agit de réconcilier les Français, en développant à la fois leur responsabilité individuelle et leur sens de l’intérêt collectif.

    Pour y parvenir, il nous faut réaffirmer nos valeurs républicaines. En les complétant par des valeurs que je qualifie de « post-individualistes », c’est-à-dire tournées vers les autres plutôt que centrées sur soi-même : respect, ouverture, considération, écoute, bienveillance, empathie… Mais ces valeurs humanistes et compassionnelles ne suffiront pas ; nous devrons aussi faire preuve de courage, de pragmatisme, de fermeté, d’abnégation. Et même d’intransigeance dès lors que nos fondements seront menacés, ou lorsque les « autres » refuseront la main que nous leur tendrons.

    L’objectif du Grand Projet à engager est d’inciter chaque citoyen à s’impliquer davantage dans l’avenir commun, à participer plus activement aux débats nationaux afin de faire valoir ses droits, mais aussi et surtout de remplir ses devoirs envers la collectivité. C’est ainsi que nous pourrons réduire à la fois les fractures sociales et les « factures » qui plombent notre « économie en 3D » : Dépenses, Déficits, Dettes. Et aller ainsi vers une « écolonomie », plus soucieuse de l’environnement et moins créatrice d’inégalités sociales. Il nous faudra pour cela obtenir des « compromis synergiques » qui nous permettront d’avancer beaucoup plus vite ensemble que séparément. Et en recherchant dans chaque domaine un « PGCR » (plus grand commun rassembleur) destiné à conjuguer efficacité et équité.

    Nous pourrons ainsi nous rassembler sans pour autant chercher à nous ressembler. En plaçant par exemple au pouvoir un parti « apolitique » ou « transpolitique » (coalition), essentiellement préoccupé du bien commun, capable de réunir tous les citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Sinon, il nous faudra accepter le déclin, progressif ou brutal, mais inéluctable.

    Les valeurs « post-individualistes » définiront ce que devra être l’« honnête individu du XXIe siècle ». Une femme ou un homme Réaliste, Rationnel et Responsable. C’est-à-dire doté(e) de bonne volonté, de bonne foi (laïque ou religieuse) et de bon sens. Capable de mettre en question ses certitudes, de modifier ses attitudes, de transformer ses habitudes, et d’accroître ses aptitudes. De prendre aussi un peu d’altitude, pour voir plus loin dans l’espace et dans le temps, plutôt que de se laisser aveugler par la proximité et le court terme.

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

    Incivilités, violences, défiance, désinformation, refus de l’autorité, complotisme, populisme, décivilisation… Les valeurs de notre République sont aujourd’hui menacées, de l’intérieur comme de l’extérieur, et notre démocratie est en panne, à l’image de ce qui se passe dans une large partie du monde occidental. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment sortir de l’impasse ? Telles sont les questions, graves, complexes et urgentes auxquelles il nous faut impérativement répondre aujourd’hui.

    Un Grand Sursaut est de toute évidence nécessaire pour la France. La condition première pour le réaliser est de retisser les liens sociaux très distendus, parfois même rompus entre les citoyens, mais aussi entre eux et les acteurs politiques, économiques, sociaux, intellectuels ou médiatiques du pays. Il s’agit de réconcilier les Français, en développant à la fois leur responsabilité individuelle et leur sens de l’intérêt collectif.

    Pour y parvenir, il nous faut réaffirmer nos valeurs républicaines. En les complétant par des valeurs que je qualifie de « post-individualistes », c’est-à-dire tournées vers les autres plutôt que centrées sur soi-même : respect, ouverture, considération, écoute, bienveillance, empathie… Mais ces valeurs humanistes et compassionnelles ne suffiront pas ; nous devrons aussi faire preuve de courage, de pragmatisme, de fermeté, d’abnégation. Et même d’intransigeance dès lors que nos fondements seront menacés, ou lorsque les « autres » refuseront la main que nous leur tendrons.

    L’objectif du Grand Projet à engager est d’inciter chaque citoyen à s’impliquer davantage dans l’avenir commun, à participer plus activement aux débats nationaux afin de faire valoir ses droits, mais aussi et surtout de remplir ses devoirs envers la collectivité. C’est ainsi que nous pourrons réduire à la fois les fractures sociales et les « factures » qui plombent notre « économie en 3D » : Dépenses, Déficits, Dettes. Et aller ainsi vers une « écolonomie », plus soucieuse de l’environnement et moins créatrice d’inégalités sociales. Il nous faudra pour cela obtenir des « compromis synergiques » qui nous permettront d’avancer beaucoup plus vite ensemble que séparément. Et en recherchant dans chaque domaine un « PGCR » (plus grand commun rassembleur) destiné à conjuguer efficacité et équité.

    Nous pourrons ainsi nous rassembler sans pour autant chercher à nous ressembler. En plaçant par exemple au pouvoir un parti « apolitique » ou « transpolitique » (coalition), essentiellement préoccupé du bien commun, capable de réunir tous les citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Sinon, il nous faudra accepter le déclin, progressif ou brutal, mais inéluctable.

    Les valeurs « post-individualistes » définiront ce que devra être l’« honnête individu du XXIe siècle ». Une femme ou un homme Réaliste, Rationnel et Responsable. C’est-à-dire doté(e) de bonne volonté, de bonne foi (laïque ou religieuse) et de bon sens. Capable de mettre en question ses certitudes, de modifier ses attitudes, de transformer ses habitudes, et d’accroître ses aptitudes. De prendre aussi un peu d’altitude, pour voir plus loin dans l’espace et dans le temps, plutôt que de se laisser aveugler par la proximité et le court terme.

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

    Incivilités, violences, défiance, désinformation, refus de l’autorité, complotisme, populisme, décivilisation… Les valeurs de notre République sont aujourd’hui menacées, de l’intérieur comme de l’extérieur, et notre démocratie est en panne, à l’image de ce qui se passe dans une large partie du monde occidental. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment sortir de l’impasse ? Telles sont les questions, graves, complexes et urgentes auxquelles il nous faut impérativement répondre aujourd’hui.

    Un Grand Sursaut est de toute évidence nécessaire pour la France. La condition première pour le réaliser est de retisser les liens sociaux très distendus, parfois même rompus entre les citoyens, mais aussi entre eux et les acteurs politiques, économiques, sociaux, intellectuels ou médiatiques du pays. Il s’agit de réconcilier les Français, en développant à la fois leur responsabilité individuelle et leur sens de l’intérêt collectif.

    Pour y parvenir, il nous faut réaffirmer nos valeurs républicaines. En les complétant par des valeurs que je qualifie de « post-individualistes », c’est-à-dire tournées vers les autres plutôt que centrées sur soi-même : respect, ouverture, considération, écoute, bienveillance, empathie… Mais ces valeurs humanistes et compassionnelles ne suffiront pas ; nous devrons aussi faire preuve de courage, de pragmatisme, de fermeté, d’abnégation. Et même d’intransigeance dès lors que nos fondements seront menacés, ou lorsque les « autres » refuseront la main que nous leur tendrons.

    L’objectif du Grand Projet à engager est d’inciter chaque citoyen à s’impliquer davantage dans l’avenir commun, à participer plus activement aux débats nationaux afin de faire valoir ses droits, mais aussi et surtout de remplir ses devoirs envers la collectivité. C’est ainsi que nous pourrons réduire à la fois les fractures sociales et les « factures » qui plombent notre « économie en 3D » : Dépenses, Déficits, Dettes. Et aller ainsi vers une « écolonomie », plus soucieuse de l’environnement et moins créatrice d’inégalités sociales. Il nous faudra pour cela obtenir des « compromis synergiques » qui nous permettront d’avancer beaucoup plus vite ensemble que séparément. Et en recherchant dans chaque domaine un « PGCR » (plus grand commun rassembleur) destiné à conjuguer efficacité et équité.

    Nous pourrons ainsi nous rassembler sans pour autant chercher à nous ressembler. En plaçant par exemple au pouvoir un parti « apolitique » ou « transpolitique » (coalition), essentiellement préoccupé du bien commun, capable de réunir tous les citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Sinon, il nous faudra accepter le déclin, progressif ou brutal, mais inéluctable.

    Les valeurs « post-individualistes » définiront ce que devra être l’« honnête individu du XXIe siècle ». Une femme ou un homme Réaliste, Rationnel et Responsable. C’est-à-dire doté(e) de bonne volonté, de bonne foi (laïque ou religieuse) et de bon sens. Capable de mettre en question ses certitudes, de modifier ses attitudes, de transformer ses habitudes, et d’accroître ses aptitudes. De prendre aussi un peu d’altitude, pour voir plus loin dans l’espace et dans le temps, plutôt que de se laisser aveugler par la proximité et le court terme.

    Nous avons à choisir dès maintenant entre deux destinées possibles pour la France. Poursuivre notre route sur l’impasse où nous nous trouvons, et mener à son terme la « décivilisation ». Ou engager le Grand Projet qui nous permettra d’y échapper. Soyons donc positifs sur notre avenir : comme l’affirmait Shakespeare, « Il n’est de crépuscule qui ne présage une aube » (Hamlet). L’important est de réduire la durée de la nuit qui les sépare.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico.fr le 4 juin 2024, à l’occasion de la sortie de L’avenir est en NOUS ! (Avant qu’il soit trop tard), aux éditions JDH)

  • L’année en questions

    Les vœux que nous recevons (et formulons) en début de chaque nouvelle année se suivent et se ressemblent. Bien que généreux et sincères, ils restent le plus souvent « pieux » (même dans une société laïque !) et ne se réalisent pas. Ceux de 2024 traduisent des inquiétudes particulièrement fortes dans les démocraties, désormais minoritaires en nombre et en population. Les incertitudes sont en effet nombreuses :
    . Les guerres en Ukraine et au Proche-Orient. Jusqu’à quand ? Avec quelles armes (le tabou ultime du nucléaire sera-t-il levé ?). Avec quelles conséquences pour les protagonistes et pour un Occident de plus en plus menacé ? D’autres affrontements sont en cours ailleurs : Syrie, Yémen, Éthiopie, Afghanistan, Haïti, Somalie, Soudan, Myanmar… Qu’adviendra-t-il de chacun d’eux ?

    . Des élections à fort enjeu pour les populations concernées, mais aussi parfois pour le reste du monde. Ce sera le cas en particulier aux États-Unis (novembre), en Russie (avril) et au sein de l’Union européenne (en juin pour les 27 pays-membres) et, individuellement en Autriche, en Finlande, en Lituanie, au Portugal et au Royaume-Uni. D’autres élections auront également lieu. Par ordre alphabétique : Bélarus, Croatie, Inde, Indonésie, Iran, Taïwan. Au total, plus de la moitié des habitants de la planète seront concernés. Mais parmi eux, combien iront voter ? Combien pourront le faire en toute liberté ?

    . Les catastrophes climatiques probables : inondations, séismes, raz de marée, incendies, canicules, etc. Elles fourniront des images spectaculaires aux journaux télévisés et à internet. Les spectateurs compatiront pour les victimes et craindront d’être touchés à leur tour. Cela alimentera-t-il le pessimisme ambiant ou renforcera-t-il le désir d’agir ?

    . Les fractures sociales (nombreuses dans les démocraties comme la nôtre) : sentiment de déclin ; peur du déclassement ; défiance généralisée ; affaissement des liens sociaux ; faillite du modèle républicain ; polarisation des opinions ; légitimation de la violence… Seront-elles réduites ou aggravées ?

    . L’impact des nouvelles technologies (intelligence artificielle, robots, neurotechs, biotechs…) sur les modes de vie. Les craintes qu’elles font naître occulteront sans doute encore les opportunités qu’elles recèlent. Diminueront-elles notre capacité à les utiliser pour le bien commun ?

    . Les attitudes des populations face à l’avenir. Ainsi, les Français vont-ils confirmer leur préférence pour le confort et le court terme, ou consentir à l’effort (individuel et collectif) nécessaire pour relever les grands défis actuels ?. L’évolution des idéologies délétères : populisme, communautarisme, négationnisme, séparatisme, obscurantisme, racisme, antisémitisme, wokisme… L’irrationalité et l’immoralité vont-elles se généraliser en matière économique, environnementale, sociale, politique ou culturelle ?

    . L’accroissement du nombre de régimes « illibéraux » et la prolifération des « vérités alternatives », deux néologismes inventés pour remplacer « dictatures » et « mensonges ». Ces menaces réveilleront-elles les démocraties ?

    . Les risques d’actes terroristes, qui entretiennent la panique et la paranoïa dans les sociétés fragiles. Ils se produiront à la fois dans le monde réel et le monde virtuel, désormais indissociables dans nos vies. Les J.O. de Paris constituent évidemment une cible privilégiée. Permettront-ils de restaurer l’image de la France dans le monde ou la dégraderont-ils encore ?

    . La montée des « incivilités » confirmera-t-elle la « décivilisation » et l’abandon de la « morale » dont elles témoignent ?

    Cette liste n’est pas exhaustive. Je pourrais y ajouter encore d’autres risques et « cygnes noirs » probables ou possibles, mais imprévisibles quant à leur date d’occurrence. Ces menaces sont d’autant plus grandes qu’elles sont intercorrélées. Heureusement, les cygnes noirs sont beaucoup moins nombreux que les blancs. D’autres « signes » (l’homonymie est intéressante…) permettent aussi d’espérer. Par exemple, la chance que nous avons d’exister (la probabilité était au départ extrêmement faible) et de vivre en France (malgré tout…).

    Il reste que nos démocraties sont aujourd’hui mentalement démunies et matériellement affaiblies. Sauront-elles faire preuve du réalisme, de la responsabilité, de l’autorité, du courage, de l’unité et de la créativité nécessaires pour sortir de l’impasse dans laquelle elles se trouvent ? Pas sûr.

    Mais qui peut vraiment prédire ce qui se passera au cours de cette année ? À défaut de pouvoir le faire de façon scientifique, nous pouvons avoir des convictions argumentées, des intuitions spontanées… ou faire des paris. Mais l’exercice est particulièrement difficile à un moment où le futur peut bifurquer dans de nombreuses directions, et démentir les meilleurs experts. Certains d’entre eux vont d’ailleurs obligatoirement se tromper puisqu’ils ne sont pas tous d’accord (à moins qu’ils se trompent tous !). D’autres se vanteront d’avoir eu raison, alors qu’ils auront eu surtout de la chance. Reconnaissons en tout cas que les planètes ne sont pas alignées et que la nôtre ne se porte pas au mieux…

    Aussi, pour bien vivre cette nouvelle année, je suggère de ne pas écouter les pessimistes, déclinistes, défaitistes ou « collapsologues », qui annoncent le pire. D’abord, parce que l’histoire (y compris récente) nous enseigne qu’il n’est jamais certain. Mais, surtout, parce que ces attitudes engendrent le désespoir, l’immobilisme, le fatalisme. Ou, plus grave encore, l’indifférence. Et donc le déclin.

    Pour nous rassurer, nous pouvons adhérer à la prophétie de Victor Hugo : « Nos plus belles années sont celles que nous n’avons pas encore vécues ». Une attitude à la fois positive et poétique, mais probablement fausse car nous idéalisons davantage le passé que le futur. Alors, tournons-nous plutôt vers Gaston Berger, fondateur en France de la prospective, qui rappelait tout simplement que « L’avenir n’est pas à découvrir, il est à inventer ». C’est en effet à chacun de nous d’agir sur les événements que nous redoutons, afin qu’ils n’adviennent pas. Chacune des menaces qui pèsent sur le monde (et notre pays) est une occasion de le rendre meilleur.

    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico, le 19 janvier 2024)

  • Réconcilions-nous !

    Le conflit en cours sur la réforme des retraites est une nouvelle illustration du mal qui ronge la France depuis des décennies, et s’aggrave à l’occasion des crises en cours. Au point de rendre de plus en plus crédible le scénario d’un déclin du pays et de son image à l’extérieur. Nous assistons en effet au divorce entre les principales composantes de notre société, qui n’est pas seulement contemporaine, mais aussi « mécontemporaine ».

    Ce divorce est le résultat de notre incapacité à nous écouter, à comprendre le point de vue des « autres », en ayant à l’esprit que ceux qui pensent différemment de nous n’ont pas forcément tort, que leurs arguments sont pour la plupart recevables et ne peuvent être ignorés. Il est urgent de réduire les fractures existantes plutôt que les élargir sans cesse, au risque qu’elles engendrent une véritable guerre civile. Cela implique de nous réconcilier plutôt que de provoquer des épreuves de force dont le pays sortira de plus en plus affaibli.

    Le « ressenti » des opposants à la réforme

    La première condition de cette réconciliation est de faire preuve, dans les deux camps, d’empathie. Ainsi, ceux (actuellement minoritaires) qui soutiennent la réforme proposée par le gouvernement ne pourront comprendre les raisons de ceux qui la rejettent que s’ils font preuve d’empathie à leur égard. La liste de leurs raisons n’est d’ailleurs pas difficile à établir :

    . Un malaise social palpable, conséquence des frustrations accumulées depuis plus de vingt ans au fil de crises à répétition, de promesses non tenues par le « modèle républicain », d’un sentiment de manque de reconnaissance, voire d’abandon. Des frustrations transformées en colère par les dysfonctionnements apparents dans de nombreux secteurs (éducation, santé, logement, agriculture, transports, vie politique…), qui s’ajoutent aux craintes concernant l’inflation, le pouvoir d’achat, la guerre en Ukraine…

    . La peur de l’avenir, renforcée par les menaces climatiques, géopolitiques, économiques, sociales, sanitaires, sécuritaires… Autant d’inquiétudes et d’incertitudes qui expliquent l’absence de perspectives d’amélioration chez les plus vulnérables, et leur sensation de déclassement.

    . La dévalorisation du travail en tant que moyen d’accomplissement individuel et de contribution à la prospérité collective. Et son corollaire, la volonté de « profiter de la vie » en privilégiant la famille et les loisirs.

    . La défiance généralisée envers l’État, les partis politiques, les institutions, les entreprises, les patrons, les riches, les médias…

    . Les maladresses des décideurs (gouvernants, chefs de partis, grands patrons…), qui alimentent la sensation d’arrogance souvent exprimée par la « France d’en bas » et, de plus en plus, par celle du « milieu » qui craint de la rejoindre. Elles fournissent des arguments de poids à leurs opposants, qui n’hésitent pas à les utiliser à leur profit

    On remarquera que la plupart de ces raisons sont de l’ordre du qualitatif, du « ressenti ». Certaines peuvent être démenties par des faits et des chiffres. Ainsi, le pouvoir d’achat des Français s’est globalement accru (en moyenne) depuis des décennies ; les actifs travaillent chez nous moins qu’ailleurs au cours de leur vie ; l’État dépense énormément pour amortir les crises (voir notamment celle du Covid, et les multiples « boucliers tarifaires » mis en place depuis).

    On pourra aussi dénoncer chez les objecteurs de réforme la préférence pour l’affrontement plutôt que la discussion, le culte de l’exception nationale, le goût du confort prononcé de la population, sa résistance au changement, etc. Il reste que ces attitudes et comportements sont constitutifs de la culture nationale. On ne peut les ignorer.

    La recherche du « réel » pour les partisans

    L’empathie recommandée aux tenants de la réforme des retraites (ou de tout autre projet de réforme) doit aussi, bien sûr, s’appliquer à ceux qui la rejettent. Plus encore à ceux qui désirent « bloquer le pays » ou même « mettre à genoux l’économie ». Ce dernier objectif peut d’ailleurs sembler indécent dans un pays où les dépenses sociales constituent un record parmi les pays de l’OCDE (32% du PIB). Comme les partisans de la réforme, les opposants devraient faire abstraction de leurs prismes idéologiques, s’ils veulent écouter et comprendre les arguments de leurs « adversaires » (qui peut encore sérieusement, dans le contexte de cette réforme, parler de « partenaires sociaux » ?). D’autant que les arguments des partisans sont de nature rationnelle, traduisibles en chiffres difficiles à nier :

    . L’allongement de la durée de vie. A leur naissance (en 2002), les femmes ont aujourd’hui l’espoir de vivre en moyenne 85,2 ans, contre 78, 5 ans en 1981, année précédant celle du recul de l’âge de la retraite à 60 ans (données INSEE). Les hommes ont une espérance plus réduite (les inégalités justement dénoncées entre les sexes ne vont pas toutes dans le même sens…) : 79,3 ans contre 70,4 ans en 1980. En à peine plus de quatre décennies, le gain a donc été de 6,7 ans pour les femmes et de 8,9 ans pour les hommes (un rattrapage partiel). Des chiffres pourtant minorés par la baisse enregistrée lors de l’épidémie de Covid en 2019.

    A l’âge de 60 ans, l’espérance de vie moyenne est passée en ces quatre décennies de 22,3 ans à 27,5 ans pour les femmes, et de 17,3 à 23,1 ans pour les hommes. Le gain à cet âge est donc encore de 5,2 ans pour les femmes et de 5,8 ans pour les hommes. Cela signifie que la durée moyenne de la retraite pour les femmes partant à l’âge légal est passée de 17,3 ans (60+22,3- 65) en 1980 à 25,5 ans (60+27,5-62) en 2022, soit un gain de 8,2 ans. Celle des hommes est passée dans le même temps de 15,3 ans (60+17,3-65) à 21,3 ans (60+23,1-62) en 2022, soit un gain de 6,0 ans. Il serait encore respectivement de 6,2 ans et 4,0 ans avec le passage de l’âge légal à 64 ans

    . La diminution du ratio de dépendance démographique (actifs cotisants/retraités) : 1,4 en 2022 contre 2,6 en 1981, soit une baisse de 46%. C’est-à-dire une hausse de 86% du montant individuel des cotisations si l’on veut maintenir le même équilibre des caisses de retraite, toutes choses égales par ailleurs.

    . Les scénarios du COR (Conseil national des retraites, indépendant). Ils prévoient un déficit des caisses de 12 à 20 milliards d’euros en 2032 si rien n’est fait.

    . La situation économique préoccupante de la France, que l’on peut résumer en « 3D » : dépenses publiques records (57% du PIB), déficits croissants (154 milliards prévus en 2023pour le seul commerce extérieur), dette nationale insoutenable (3 000 milliards atteints début 2023, soit 113% du PIB, 60 milliards au cours de l’année pour les seuls intérêts de la dette, avec un taux d’emprunt encore relativement avantageux.

    Ces chiffres, qui donnent le tournis, ne peuvent être ignorés par ceux qui souhaitent le statu quo en général et détestent l’idée que l’on doive travailler plus longtemps si l’on veut éviter de s’éloigner davantage des principaux pays développés, dont la plupart ont porté l’âge légal à 67 ans. Cela mérite pour le moins qu’on en discute de façon objective et constructive. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ce ne le fut pas non plus lors des précédentes tentatives d’adaptation du système, en 2003 (François Fillon), 2010 (Éric Woerth), 2013 (Marisol Touraine) ou 2020 (Édouard Philippe), même si certains changements ont pu être mis en place. Les millésimes se terminant par 3 ou 0 sont des accélérateurs de tensions sociales. Gare à 2023 !

    La nécessité du compromis

    Chacun pourra, s’il en ressent l’impérieux besoin, se situer entre ces points de vue apparemment contradictoires sur l’évolution souhaitable de l’âge de la retraite. L’essentiel est qu »il entende celui de l’ « autre », fasse l’effort de le comprendre et de l’intégrer à sa propre réflexion. Car les arguments avancés par les uns et les autres sont, pour la plupart, recevables. La différence est qu’ils ne procèdent pas de la même démarche. Ceux des opposants à la retraite, et plus généralement aux réformes (un mot que l’on devrait avantageusement remplacer par adaptations) sont d’ordre « qualitatif ». Comme indiqué plus haut, ils sont souvent dictés par le « ressenti », lequel se traduit malheureusement de plus en plus en « ressentiment ». Ceux des réformistes apparaissent plus « rationnels » et « quantitatifs ».

    Mais la rationalité des chiffres utilisés par les partisans de la réforme ne suffisent pas à disqualifier ses opposants. Leur « ressenti » est en effet pour eux le « réel », tel qu’ils le vivent dans leur quotidien et l’expriment dans leurs mots. La raison ne saurait d’ailleurs systématiquement prévaloir sur l’émotion ; c’est au contraire cette dernière qui prime dans les médias, qui participent largement à créer l’opinion publique. Chaque être humain est en effet constitué de ces deux dimensions, complémentaires. Les deux hémisphères de notre cerveau nous sont nécessaires (même s’ils ne sont pas « spécialisés », l’un dans la raison, l’autre dans l’émotion). L’ignorer est être hémiplégique, incapable de comprendre l’autre et d’agir avec lui au service de l’intérêt général.

    C’est d’ailleurs pourquoi la grille de lecture « droite-gauche » me paraît totalement obsolète. S’en débarrasser (tout en conservant sa propre sensibilité, résultante de son histoire personnelle) permettrait d’être davantage ouvert aux autres opinions. Cela réduirait ainsi les « biais de confirmation », qui consistent à rechercher et à retenir essentiellement les arguments qui vont dans le sens que l’on souhaite et rendent toute objectivité impossible. Cela permettrait surtout de trouver des compromis. Un mot peu usité et apprécié dans notre pays, pourtant très honorable et souhaitable dans le contexte actuel.

    Objectif : être à la fois convaincu et responsable

    Deux logiques se confrontent, par construction, dans les conflits sociaux. Ou plutôt deux « éthiques », comme l’avait très bien théorisé le sociologue Max Weber (dans un ouvrage posthume publié en 1919 : Politik als Beruf) : celle de la conviction et celle de la responsabilité. La première consiste à agir en fonction de ses propres valeurs, dans le but de servir avant tout sa cause, sans trop se préoccuper des conséquences. La seconde cherche au contraire à prendre en compte les effets de ses actes dans tout l’espace social, et sur le long terme. Weber illustrait son propos en affirmant que l’éthique de conviction était propre aux syndicats, sous-entendant ainsi qu’ils n’étaient pas vraiment « responsables ». Les syndicalistes ne sont sans doute pas d’accord et cela d’ailleurs se discute.

    Deux préalables à la recherche et à l’obtention de compromis me paraissent en tout cas nécessaires. Le premier est que l’on ne devrait se déclarer « convaincu » qu’après avoir entendu avec la plus grande attention les arguments des autres parties, et examiné de façon très critique ceux que l’on va présenter. Cela implique un effort réel d’objectivité et interdit les « biais de confirmation » évoqués plus haut.

    La seconde préconisation est qu’il est nécessaire, aujourd’hui plus encore qu’hier, d’être responsable au sens de Weber. C’est-à-dire de se donner comme objectif final d’améliorer le bien-être collectif (pas seulement celui de ses mandants), et ceci de façon durable. Il s’agit donc d’être à la fois convaincu et responsable. Cela implique plusieurs changements de fond dans les comportements de chaque interlocuteur :

    . Modifier ses attitudes, dans le sens de valeurs que l’on peut qualifier de « post-modernes » : respect, écoute, modestie, tolérance, bienveillance, empathie, solidarité…

    . Questionner ses habitudes, en se demandant si elles sont bien adaptées aux attitudes souhaitées.

    . Remettre en question ses certitudes, en considérant qu’elles sont susceptibles de changer si le contexte évolue.

    . Accroître sans cesse ses aptitudes à comprendre, discuter, aller vers des compromis.

    J’ajouterai une cinquième recommandation aux quatre précédentes : prendre un peu d’altitude, pour mieux évaluer les situations, relativiser les différences, éviter d’aller à l’épreuve de force, qui conduit généralement au blocage. A son terme, il y a toujours au moins un perdant, souvent deux, et cela engendre des frustrations qui ne faciliteront pas les discussions futures.

    Bonne volonté, bonne foi et bon sens

    Compte tenu du nombre et de l’ampleur des défis que nous allons devoir relever, la solution ne peut être de « convertir » les autres, moins encore de vouloir les « mettre à genoux ». Elle ne saurait être non plus de les mépriser et de leur imposer des solutions sans en discuter sereinement. Les postures, l’aveuglement et la surdité ne sont pas la bonne méthode. Plutôt que de chercher à terrasser un « adversaire », mieux vaut le transformer en partenaire. Et faire des efforts et concessions pour trouver avec lui des arrangements, compromis, pactes. Pour eux et pour les générations à venir, les Français doivent se réconcilier. Cela implique que les partenaires soient des individus-citoyens de bonne volonté (désireux  de parvenir à des accords), de bonne foi (écoutant et intégrant les arguments de leurs interlocuteurs) et de bon sens (reconnaissant les faits avérés). La collectivité en sortira gagnante.

    Gérard Mermet

    Article publié sur le site du Laboratoire de la République, le 8 mars 2023

  • Halte à l’irrationalité

    Une étude a été publiée le 12 janvier sur le rapport des jeunes (18-24 ans) à la science et au paranormal[1]. Ses résultats sont à la fois inquiétants et révélateurs de l’état de notre société. Ils montrent par exemple que :

    . 16% des 18-24 ans sont d’accord avec l’affirmation selon laquelle « Il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école ».

    . 19% souscrivent à l’idée que « Les pyramides égyptiennes ont été bâties par des extraterrestres ».

    . 20% sont convaincus que « les Américains ne sont jamais allés sur la Lune » (contre 15% il y a 5 ans).

    . 32% pensent que « Les vaccins à ARNm causent des dommages irréversibles dans les organes vitaux des enfants».

    . 31% considèrent que « Le résultat de l’élection présidentielle américaine de 2020 a été faussé aux dépens de Donald Trump ». Dans le même esprit, 24% estiment que « L’assaut du Capitole en janvier 2021 a été mis en scène pour accuser les partisans de Donald Trump ». 26% sont également d’accord avec l’idée selon laquelle « En Ukraine, le massacre de civils à Boutcha était une mise en scène des autorités ukrainiennes ».

    . 27% affirment que « Les êtres humains ne sont pas le fruit d’une longue évolution d’autres espèces (…) mais ont été créés par une force spirituelle (ex : Dieu) ».

    Au total, plus de deux jeunes adultes sur trois croient au moins à l’une des douze contre-vérités très largement prouvées qui sont proposées dans l’enquête. Comment, devant une telle irrationalité, ne pas s’inquiéter pour le débat public, et les valeurs portées par ces « négationnistes » ou complotistes ? Et surtout pour l’avenir du pays, qu’ils vont bien devoir prendre en mains. Mais aussi, plus largement, pour l’avenir du monde, car l’obscurantisme ne touche pas seulement la France. Comment vont-ils pouvoir relever les nombreux défis auxquels ils sont d’ores et déjà confrontés ?

    Cela paraît d’autant plus difficile que l’enquête montre par ailleurs que les 18-24 ans ne font pas confiance à la science : 33% seulement estiment qu’elle « apporte à l’homme plus de bien que de mal » (contre 55% en 1972). Pourtant, la science est par principe fondée sur la raison. Il lui arrive bien sûr de se tromper et elle est souvent ambivalente, capable du meilleur comme du pire. Mais c’est à la société de choisir, parmi les possibilités nouvelles qu’elle offre, celles qui seront les plus utiles. Son dénigrement est donc inquiétant, car elle a indéniablement largement contribué aux progrès de l’humanité. Et celle-ci aura encore bien besoin d’elle pour restaurer l’environnement (après avoir permis aux humains de le dégrader), améliorer l’éducation, la santé, le travail, la durée et le confort de vie.

    Il faut donc se demander comment de tels dénis de réalité sont possibles, à une époque où l’information n’a jamais été aussi accessible et documentée, au moins sur les sujets évoqués ci-dessus.

    Réseaux sociaux, religion, génération

    L’étude apporte à cet égard quelques explications, en précisant le profil des jeunes les plus concernés par cette irrationalité. Ainsi, les 18-24 ans « platistes » (convaincus ou ouverts à l’idée que la terre n’est pas ronde, mais plate !) sont surreprésentés parmi les jeunes les plus exposés aux thèses complotistes sur internet : la proportion (qui est en moyenne de 16%) atteint 21% chez les gros utilisateurs de vidéos en ligne comme YouTube, 28% parmi ceux d’applications comme Telegram, 29% parmi ceux utilisant TikTok comme moteur de recherche. De même, la conviction que l‘assaut du Capitole n’a été qu’une mise en scène au détriment de Donald Trump est sensiblement plus répandue chez les utilisateurs pluriquotidiens de TikTok (29%) que chez les non-utilisateurs (19%).

    On mesure ainsi le poids croissant et nocif de certains réseaux sociaux dans les opinions et les attitudes des jeunes. Beaucoup s’informent principalement (ou uniquement) par ces canaux, souvent « noyautés » par des professionnels du « troll », dont l’omniprésence décourage les plus rationnels de s’exprimer. Les « vérités alternatives » (autre nom pour le mensonge) ont donc pris le pouvoir, et leurs affirmations péremptoires finissent par convaincre certains esprits mal informés, ou réceptifs à la mise en cause de la réalité. 

    Les croyances religieuses ne sont pas non plus étrangères à certains dénis. Ainsi, le refus de l’évolutionnisme au profit du créationnisme concerne 71% des jeunes musulmans, contre 27% des catholiques et 7% des athées. Les attitudes varient aussi selon l’appartenance politique : la proportion atteint 27% chez les sympathisants du Rassemblement National et 27% chez ceux de La France Insoumise, contre 16% chez ceux de Renaissance. L’antiaméricanisme nourrit aussi sans doute les réponses niant la conquête de la Lune, l’assaut du Capitole ou l’élection faussée de Joe Biden.

    Enfin, l’étude fait également apparaître un véritable fossé générationnel entre les croyances. Les 18-24 ans sont ainsi presque quatre fois plus nombreux que les 65 ans et plus[2] à croire que les pyramides d’Égypte ont été bâties par des extraterrestres : 19% contre 5%. Par ailleurs, 44% des jeunes croient au « mauvais œil » (contre 10% seniors), 23% aux « fantômes » (contre 4%), 19% aux « démons » (contre 8%), 13% aux « marabouts » (contre 4%). Précisons que le plus grand réalisme des « boomers » ne les exonère pas de leur responsabilité dans l’état du monde qu’ils laissent à leurs descendants. Mais ceci est un autre débat.

    Donner la priorité à la raison, mais sans oublier l’émotion

    La fracture entre « rationnels » et « irrationnels » ne concerne pas seulement les domaines évoqués dans l’enquête citée. Elle n’est pas non plus limitée aux jeunes, même s’ils sont proportionnellement plus nombreux, à croire à des balivernes. L’irrationalité a toujours existé, car elle est l’un des constituants de la nature humaine. Le paradoxe est qu’elle ne s’est pas réduite avec la « modernité ». On a pu l’observer pendant des décennies, avec par exemple la plainte récurrente d’une majorité de Français se disant persuadés que leur pouvoir d’achat diminuait, alors qu’il augmentait sensiblement, de faon mesurable (ils ont fini, hélas, par avoir raison aujourd’hui, avec la hausse de l’inflation…). Elle était présente lors des débats sur la responsabilité humaine dans les problèmes environnementaux, qui reste niée aujourd‘hui par une minorité.

    La crise du Covid a fait aussi émerger de nombreux fantasmes et « fake news », à propos notamment des vaccins, dont il est aujourd’hui démontré qu’ils ont sauvé des millions de vies. L’irrationalité est encore à l’œuvre dans l’opinion sur la réforme de la retraite; certains nient (de bonne foi ou non) les effets de l’allongement de la durée de vie et de la diminution du rapport entre actifs et inactifs sur l’équilibre des régimes. Même constat à propos du déni (des citoyens comme des gouvernants) qui entoure l’accroissement sans fin de la dette nationale et de ses lourdes conséquences économiques et sociales pour les générations qui devront la rembourser. Circulez, il n’y a rien à voir, ni à faire !

    Irrationalité et irresponsabilité

    Autant que d’irrationalité, c’est donc d’irresponsabilité que l’on devrait parler à propos de tous les « objecteurs de réalité ». Il est pourtant nécessaire d’approcher ce qui est (de la façon la plus objective possible) et de le décrire (de façon la plus accessible possible). Tout en condamnant l’action de ceux qui inventent et diffusent les contre-vérités et encouragent le complotisme et le « négationnisme », souvent dans le seul but de nuire. Mais il faut veiller à ne pas stigmatiser et mépriser ceux qui les écoutent, afin de ne pas aggraver les fractures existantes. Ce sont là les conditions pour obtenir un consensus large sur des constats, puis sur des solutions, et pour que chacun accepte et participe à leur mise en place.

    Mais les êtres humains ne sont pas seulement dotés (en principe) de raison ; l’émotion occupe une place importante, parfois centrale, dans leurs attitudes, leurs opinions, leurs comportements. C’est pourquoi le « réel » diffère souvent du « ressenti » personnel. Il est important de les rapprocher, sous peine que le ressenti soit de plus en plus difficile à supporter, et n’exacerbe les tensions sociales. Jusqu’à leur explosion.

    En résumé, il s’agit d’abord de comprendre et d’analyser le « réel » à partir des faits, pour le rendre accessible à la raison, ou au bon sens, du plus grand nombre. Mais il serait vain, et nuisible, de ne pas prendre en compte les émotions, qui constituent une partie de notre identité et nous différencient des robots. Même lorsqu’ils sont pourvus d’une intelligence artificielle en guise de raison.

    Gérard Mermet

    Tribune publiée sur le site Atlantico.fr, le 13 janvier 2023.

    [1] Étude Ifop pour la fondation Reboot et la fondation Jean Jaurès réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 28 octobre au 7 novembre 2022 auprès d’un échantillon national représentatif de 2 003 jeunes, représentatif de la population française âgée de 11 à 24 ans..

    [2] Les données sur les seniors (65 ans et plus) sont issues d’une étude Ifop pour La Fondation Reboot réalisée en ligne du 4 au 8 mars 2022 auprès d’un échantillon de 2 007 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, et d’une étude Ifop pour La Fondation Reboot réalisée en ligne du 8 au 9 novembre 2022 auprès d’un échantillon de 1012 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus..

  • La société (mé)contemporaine

    Tout changement d’année est l’occasion de dresser un état des lieux de notre pays, de décrire l’état d’esprit qui prévaut, de mesurer l’état des forces en présence. Je résumerai la conclusion de l’exercice en une phrase : nous vivons dans une société « mécontemporaine[1] ». Une situation inquiétante, à la fois cause et conséquence de notre pessimisme actuel et de nos difficultés à nous adapter au nouveau monde. Il est déjà tard, mais il est encore temps.

    Soignants

    Le mécontentement des Français est partout apparent. Dans les hôpitaux, de nombreux soignants et infirmiers ont quitté leur poste après avoir dû faire face (avec courage et abnégation) au Covid. On pouvait penser que la grande réforme du système de santé allait être mise en place, en réponse aux attentes conjointes des soignants et des patients. Ce n’est apparemment pas le cas, ni pour les premiers, ni pour les seconds.

    Les médecins généralistes se sont récemment joints au mouvement, appelant à la grève en décembre 2022. Alors que les syndicats les plus durs du secteur privé se battaient pour des revalorisations de quelques pourcents, dans un contexte de forte hausse de l’inflation (6,3% en 2022, un niveau cependant inférieur à celui des autres pays de l’Union européenne), ces généralistes réclamaient rien moins qu’un doublement de leurs honoraires (pour les libéraux conventionnés en secteur 1) avec un tarif de base de la consultation qui passerait de 25 à 50 €. Je ne me prononcerai pas sur la pertinence de cette revendication. J’ai cependant observé avec un certain étonnement qu’elle a été présentée par les médias comme si elle était de même nature (et de même niveau) que les autres. Sans même le plus souvent que soit mentionné le montant moyen des revenus des protestataires : environ 7 700 € mensuels, charges déduites[2].

    Enseignants, cheminots, etc.

    Les enseignants s’estiment eux aussi dévalorisés, soumis à des risques croissants, et sous-payés. L’actualité montre hélas régulièrement qu’ils n’ont pas tort. De leur côté, les cheminots restent fidèles aux grèves « préventives », au prétexte qu’ils ne seraient pas écoutés par leur entreprise s’ils n’exerçaient pas sur sa direction une pression permanente (certains n’hésitent pas à parler de « chantage », ou de « prise d’otages »).

    Une grève d’un genre nouveau a même été instaurée pendant le week-end de Noël 2022 par un « collectif de contrôleurs » (qui n’est pas un syndicat), alors que des accords avaient été signés par des centrales « représentatives », et s’imposaient donc légalement à tous les salariés. La SNCF a rappelé par ailleurs qu’elle aura augmenté les rémunérations de l’ensemble des employés de près de 12% en deux ans : 5,7% en 2022 et 5,9% en 2023. Cela pose de toute évidence une question : est-il acceptable dans une démocratie qu’un groupement de personnes non représentatives au sens de la loi puissent nuire à un aussi grand nombre d’autres (200 000 voyageurs privés de voyage pour Noël) ?

    On pourrait ainsi consacrer un livre entier (ou plutôt un catalogue) à toutes les formes et expressions du mécontentement et de la frustration actuels. Elles émanent de tous les secteurs dits « en tension » (restauration, bâtiment, mécanique, métallurgie, informatique, électronique, ingénierie, études…). Elles concernent aussi, pour des motifs multiples, les autres catégories sociales, agacées par les comportements de certains, qu’ils jugent exagérés, illégitimes, ou indécents.

    « A juste titre », mais pas « à juste temps »

    Ces fractures se sont élargies depuis 2020 avec l’épidémie de Covid, l’arrêt de l’activité économique, la vaccination, l’explosion des tarifs de l’énergie, l’inflation. Le corporatisme, le populisme, le radicalisme ou l’égoïsme sont à la fois de plus en plus dénoncés… et pratiqués. La plupart des Français réclament, sans doute à juste titre de leur point de vue des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail, un meilleur équilibre de vie (familiale, amicale, sociale).

    Mais beaucoup, me semble-t-il, confondent « à juste titre » et « à juste temps ». La seconde notion est essentielle, dans un contexte délétère et avec des perspectives peu encourageantes à court et moyen terme. Dès lors, certaines attentes individuelles ou corporatistes, même si elles sont compréhensibles, ne doivent-elles pas être réduites, voire mises provisoirement de côté, dans ces moments difficiles ?

    D’autres attentes, plus collectives, ne doivent-elles pas être au contraire privilégiées, même si elles demandent un effort à certains ? Ainsi, une majorité des Français est opposée, pour des raisons souvent personnelles, au projet de réforme des retraites, objet de débats houleux et de blocages quasi-systématiques depuis des décennies. Cela revient à nier que la durée de la vie continue de s’allonger, que le nombre d’actifs diminue en proportion des inactifs, et que les premiers ne pourront bientôt plus payer la retraite des seconds. L’idéologie, quelle qu’elle soit, ne doit-elle pas s’incliner (ou s’adapter) au regard des faits ? Ne devons-nous pas réfléchir à l’héritage et aux contraintes que nous laisserons à nos cialis prix enfants ?

    Reconnaître ce qui a été fait

    La même honnêteté intellectuelle oblige à reconnaître que l’État-Providence a répondu au moins en partie aux multiples demandes qui lui ont été adressées. Il l’a fait via par un ensemble inédit d’indemnisations, compensations, « boucliers », prêts garantis et autres aides aux ménages et aux entreprises, pour un montant estimé à quelque 400 milliards d’euros. Une somme qui s’est immédiatement ajoutée à celle de l’endettement national. Il dépasse 3 000 milliards d’euros au tout début de 2023, soit 113% du PIB ou 85 000 € par ménage. Un montant exorbitant et effrayant, dont on parle pourtant très peu, si ce n’est parfois pour nous faire croire que nos descendants n’auront pas à le rembourser. Une affirmation moralement inacceptable, juridiquement illégale et objectivement désastreuse pour l’image du pays et son avenir. Elle se traduit déjà par des avertissements des agences de notation et même du FMI. La France sera-t-elle la prochaine Grèce ? Que deviendra l’UE si elle ne peut plus compter que sur l’Allemagne (elle-même affaiblie) pour la représenter et la faire avancer ?

    Précisons que, contrairement aux idées reçues, largement relayées par les médias, aux « infox » savamment distillées sur les réseaux sociaux et au « ressenti » mesuré par les sondages, le pouvoir d’achat moyen des Français n’a pas reculé au fil du temps. Il a au contraire régulièrement progressé pendant des décennies. Le plus représentatif, calculé par « unité de consommation[3] », a ainsi triplé en monnaie constante entre 1960 et 2019 (avec seulement deux baisses, en 1984 et 2013). Il a stagné en 2020 mais progressé en 2021 (1,9%), années difficiles s’il en fut. Mais il faut bien sûr, derrière ces moyennes, observer la répartition de ces hausses selon les revenus. On constate alors que les « très riches » en ont davantage profité que les plus modestes.

    Le taux de pauvreté, quant à lui, s’est stabilisé après une longue période de baisse ; notons d’ailleurs qu’il n’est mesuré qu’en termes relatifs, de sorte qu’il resterait absolument identique si l’on multipliait tous les revenus par un même facteur[4] ! Comment expliquer ce décalage croissant entre le « réel » et le « ressenti » ? Sans doute par notre propension au déni, notre myopie collective, notre inclination à la critique, notre culture du confort, notre culte de l’affrontement, notre préférence pour l’individuel, notre goût pour l’exception nationale.

    Que faire maintenant ?

    Il reste de toute évidence beaucoup à accomplir pour insuffler un peu de réalisme et si possible d’optimisme à nos « mécontemporains » : rendre l’État plus efficace ; relever le défi environnemental ; expliquer la situation économique réelle ; accroître le sens de l’intérêt général et de la solidarité ; promouvoir des modes de vie plus responsables ; développer le goût de l’adaptation; convaincre chacun qu’il va devoir faire des efforts, voire des sacrifices pour assurer l’avenir des générations ; mettre en garde contre les discours et idéologiques simplificateurs, nationalistes et égoïstes ; mettre en avant des valeurs « post-modernes » : empathie, respect, écoute, sens de la nuance, partage, décentrage de soi… Bref, mettre en place les conditions d’une indispensable union nationale.

    Mais ce sont sans doute en priorité les inégalités qu’il faudra réduire, car elles sont à l’origine du mal-être général et des tensions internes, et contraires à l’esprit de solidarité plus que jamais nécessaire par gros temps. Tout en rappelant que la France est le pays qui pratique le plus haut niveau de protection sociale et de redistribution en Europe (au prix d’un taux de prélèvements obligatoires record de 45,2% en 2022). Mais elle est aussi le pays le plus attaché à l’égalité, donc le plus sensible aux inégalités. C’est donc sur ce thème qu’il faut agir encore davantage. En demandant d’abord aux plus aisés une contribution plus importante (impôts sur le patrimoine, l’héritage, les revenus, dons…), au moins provisoirement et sans culpabilisation. Ils devraient être heureux de pouvoir ainsi mieux participer à l’effort collectif, et de redorer leur image de nantis indifférents à la misère du monde.

    Mais il me paraît nécessaire aussi de réduire certaines dépenses sociales mal ciblées et/ou inefficaces, en commençant par les simplifier. Ne serait-ce que pour être plus juste, en rappelant que c’est bien la « collectivité » qui finance ces dépenses. Celle d’aujourd’hui, ou celle de demain si nous continuons à leur laisser la charge d’une dette qu’ils ne pourront pas rembourser. N’insultons donc par l’avenir et ceux qui vont devoir le gérer.

    Ces deux actions complémentaires, aux deux extrémités de l’échelle sociale, sont la condition d’une réconciliation nationale sans laquelle rien ne sera possible. Nous ne pourrons y parvenir que si nous mettons en question nos certitudes, changeons nos habitudes, revoyons nos attitudes et accroissons nos aptitudes. En prenant si possible un peu d’altitude ! Il serait préférable de commencer de suite.

    Gérard Mermet

    (Publié le 31 décembre 2022 sur le site Atlantico.fr)


    [1] J’avais utilisé ce terme pour la première fois dans l’édition 2004 de Francoscopie. Son sens n’a fait que se renforcer depuis.

    [2] Estimation à partir des données de la DREES, Bulletin Études et Résultats de mars 2022.

    [3] Chaque ménage est composé d’un certain nombre d’unités de consommation (UC) : le premier adulte compte pour 1 UC, chaque personne de plus de 14 ans supplémentaire compte pour 0,5 U, chaque enfant de moins de 14 ans compte pour 0,3 UC (INSEE).

    [4] Le taux de pauvreté est en effet la proportion de personnes ou ménages dont les revenus sont inférieurs à 50% du revenu médian de la population. Un indicateur de pauvreté « absolue » serait un complément utile à celui-ci.

  • Quelle réaction face à un scénario du pire ?

    Si le pire n’est jamais sûr, il est toujours possible. Surtout dans la période particulièrement troublée que nous traversons. Alors, faisons l’effort, plus que jamais indispensable, de sortir du déni de réalité ambiant. Et envisageons un scénario pessimiste de l’évolution du monde à relativement court terme (d’ici 2030 par exemple). En précisant bien qu’il ne s’agit pas ici de prévoir l’avenir, mais d’imaginer ce qu’il pourrait être si nous n’agissons pas sur les forces négatives qui l’orientent actuellement. Les principales séquences du « film » ainsi imaginé pourraient être les suivantes (attachez vos ceintures !) :

    . La guerre en Ukraine s’enlise. Suite à la mobilisation générale décrétée par un Poutine en situation d’échec, le conflit fait de très nombreuses victimes parmi des soldats mal formés et peu motivés. L’opinion publique russe se retourne peu à peu et réclame l’arrêt des combats. Mais les ultranationalistes proches de Poutine critiquent l’inefficacité de sa stratégie militaire et font au contraire de la surenchère.

    . Pour les satisfaire, conserver son pouvoir… et sauver sa peau, celui-ci choisit la fuite en avant. Malgré son isolement croissant à l’international, il fait d’abord usage d’armes chimiques, avec le double objectif de tuer et d’effrayer. Cela ne suffisant pas, il tente le tout pour le tout et
    envoie une « bombe nucléaire « tactique » sur Odessa, ou ailleurs sur le territoire ukrainien. La
    riposte de l’Otan, déclenchée et commandée par les États-Unis, est immédiate : une bombe de
    puissance à peu près équivalente détruit une ville russe proche de la frontière ukrainienne.

    . Le monde est en ébullition. Les ultranationalistes destituent Poutine et prennent le pouvoir à
    Moscou, tout en accusant l’Occident d’être responsable de l’escalade. Une dictature encore
    plus implacable se met en place en Russie. Les pseudo « négociations » engagées par les
    nouveaux tyrans n’aboutissent pas et une nouvelle guerre commence. Elle sera « chaude »
    (peut-être mondiale) ou « froide ». Tout dépendra notamment de l’attitude des États-Unis, qui
    pourraient de nouveau être dirigés par Trump en 2025.

    . L’affrontement entre l’Occident et des pays « non alignés » se renforce. L’économie mondiale
    s’effondre, du fait de la raréfaction des échanges liée aux relations internationales tendues, de
    l’inflation élevée et durable, des difficultés d’approvisionnement en énergie et en produits
    alimentaires. L’ONU est impuissante à créer les conditions d’une véritable reprise du
    commerce.

    . Partout, les budgets des États font une très large place au renforcement de la Défense et de
    la sécurité intérieure. La lutte contre la destruction de l’environnement passe au second plan,
    les catastrophes climatiques se multiplient. Elles engendrent des pressions migratoires de plus
    en plus considérables et entraînent des conflits au sein des pays émetteurs mais aussi
    destinataires.. Les dettes nationales atteignent des niveaux tels qu’il apparaît clairement qu’elles ne
    pourront pas être remboursées. Le crédit devient rare et de plus en plus coûteux, l’emploi
    diminue sensiblement, de même que l’indemnisation du chômage, ce qui se traduit par une
    baisse générale et continue du pouvoir d’achat. Les impôts explosent, ainsi que les inégalités.
    La misère touche tous les pays, y compris parmi les classes moyennes de ceux qui étaient
    considérés comme « riches ».

    . Les tensions sociales s’accroissent fortement, et des guerres civiles se produisent dans
    certains pays fragiles (la France en fait partie). Elles amènent au pouvoir des partis extrémistes,
    hostiles à l’Europe, à l’immigration, à une suppression des avancées sociales (reconnaissance
    des minorités, redistribution solidaire des richesses, garantie des pensions de retraite, droit à
    l’avortement…). Partout, l’irrationalité domine, les points de vue se radicalisent et
    l’individualisme se généralise.

    On peut bien sûr imaginer d’autres scénarios, dont certains aussi dystopiques que ceux
    proposés dans les dystopies hollywoodiennes. Ou d’autres, plus angéliques, mais peu
    probables aujourd’hui. Arrêtons en tout cas ce cauchemar, et réveillons-nous ! Convenons
    d’abord qu’un enchaînement de ce type n’est pas impossible, et que ses conséquences
    seraient désastreuses. Et n’imaginons pas que, s’il survenait, l’État-protecteur, les nouvelles
    technologies (dites « de rupture »), la sagesse des humains, la (bonne) volonté des Dieux… ou
    simplement la « chance » nous épargneraient tous ces drames. Il faudrait sans doute au
    monde, et à la planète, des décennies pour s’en remettre, en sachant que certains dégâts
    (humains, mais aussi probablement environnementaux) seraient irréversibles.

    Il ne s’agit pas, bien sûr, de sombrer dans le catastrophisme ou le « collapsisme » (que l’on
    pourrait traduire par « effondrisme »). Ces attitudes conduisent en effet à la passivité ou au
    « survivalisme », qui tous deux alimentent un individualisme forcené et destructeur. Il s’agit
    aussi d’éviter le nihilisme ou le négationnisme, qui empêchent d’envisager des scénarios très
    perturbants pour l’esprit. Celui-ci recherche avant tout la réassurance, par le déni.
    C’est ce tropisme du déni qu’il faut à tout prix éviter. Que l’on soit acteur politique,
    économique, social, ou simple citoyen, l’avenir nous appartient à titre individuel, en tant
    qu’acteur, même modeste, du destin collectif. La bonne attitude consiste donc pour chacun de
    nous à se montrer réaliste, rationnel et responsable. Au niveau national, d’abord, planétaire
    ensuite, cela implique de se rassembler, d’établir des diagnostics et des priorités communes,
    de chercher des accords, d’accepter des compromis.

    En tant qu’humains, nous n’avons pas d’autre choix que de nous écouter, nous comprendre,>
    nous réconcilier, réfléchir ensemble à l’avenir du pays et du monde, en mettant de côté nos
    certitudes, qui sont souvent des illusions. Au lieu de nous déchirer sur le pouvoir d’achat, la
    dette, la retraite, les taxes carbone, la religion, l’Histoire, l’Europe ou l’immigration, nous allons
    devoir faire preuve sur tous ces sujets de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Et
    comprendre que l’Union européenne est la seule échelle possible pour proposer des solutions
    viables au reste du monde, et agir de concert avec lui. Sinon, le cauchemar deviendra réalité. Et
    nous porterons la très lourde responsabilité de l’avoir laissé advenir.

    Gérard Mermet (tribune publiée sur le site Atlantico le 29 septembre 2022)

  • Des vœux pour la France et les Français

    Chers concitoyens,

    A l’aube de cette année 2022, je vous souhaite bien sûr d’abord d’être épargnés par les méchants virus qui sévissent un peu partout dans le monde. Ils perturbent depuis deux ans notre vie quotidienne, tant individuelle que collective, et exacerbent les tensions. Parmi les millions d’experts autodésignés en épidémiologie que compte notre pays, beaucoup considèrent qu’il faudrait fermer nos frontières à ces insolentes et nuisibles bestioles, au même titre qu’à toutes les entités étrangères à notre civilisation et à nos valeurs judéo-chrétiennes. Je me garderai quant à moi de faire un « amalgame » au sein des espèces vivantes; on peut être « virophobe » sans être pour autant xénophobe.

    Je suggère plutôt que l’on insiste encore sur l’obligation, au moins morale, pour chacun de se faire vacciner. Nous avons en effet la chance extraordinaire de disposer d’armes préventives efficaces, grâce à quelques chercheurs géniaux que l’on devrait applaudir au moins autant que les soignants et « nobeliser », plutôt que de les suspecter de fomenter des complots planétaires ! Grâce aussi, reconnaissons-le, à certains effets bénéfiques de la mondialisation. Mais comment rendre la raison à ceux qui l’ont perdue (ou n’en ont peut-être jamais été pourvus…) ? Sans doute en les rendant davantage comptables des conséquences néfastes de leur attitude…

    L’avenir de la planète n’est pas seulement menacé par la pandémie. Il est soumis aux aléas climatiques et environnementaux, qui se précisent d’année en année, de rapport en rapport, malgré les doutes des obscurantistes (les mêmes antivax ou d’autres). Il est aussi obéré par les tensions sociales, la violence qu’elles engendrent et les risques d’embrasement qu’elles recèlent. Les perspectives dépendent aussi des affrontements potentiels entre des nations en mal de conquêtes territoriales et de domination (politique, économique, technologique…). Sans parler des autres défis auxquels nous sommes confrontés : démographique; alimentaire; sécuritaire; culturel; moral.

    En France, le futur est en outre obscurci par notre économie en « 3D » (Dépenses, Déficits, Dettes), que l’on tente de légitimer en laissant imaginer que l’argent peut être « magique ». Cette année sera donc pour nous décisive. D’autant qu’elle verra l’élection d’un nouveau (?) Président de la République pour les cinq prochaines années, qui devront être celles de la reconstruction d’un pays fatigué, divisé, diminué. Le travail à réaliser est gigantesque. Il nécessitera un dynamisme exceptionnel, une volonté inébranlable, une capacité de conviction rare, un optimisme à toute épreuve. Et, surtout, le soutien et la participation d’une large majorité de citoyens réalistes et responsables. Et désireux d’en finir avec la critique systématique, la défiance généralisée, le cynisme permanent. L’heure devrait être au contraire au rassemblement des forces, des énergies, des imaginations, des bonnes volontés.

    Je souhaite donc beaucoup de courage… et un peu de chance à celui ou celle qui devra assumer cette très lourde charge. Je ne suis pas, pour ma part, candidat ! Je me contenterai de suivre les débats qui auront lieu entre les candidats, et poursuivrai mes propres réflexions et suggestions sur les priorités à établir et les réformes à mettre en œuvre. Je les ai exposées dans mon dernier livre (Réinventons l’avenir !, Pour un Grand Pacte Social post-covid, l’Archipel, 2021) et continuerai dans le prochain.

    Montrons à nous-mêmes et au reste du monde que nous pouvons « muter » aussi vite que les virus, et améliorer la vie humaine au lieu de la précariser. Vive la République, vive la France… et vive 2022 !

    Très cordialement.

    Gérard Mermet, 7 janvier 2022

  • Reconnaissance de dettes

    La campagne présidentielle en cours apparaît une fois de plus centrée sur les droits, anciens mais aussi récents, à garantir ou à inventer pour la population. Le déséquilibre existant déjà entre les droits et les devoirs (au détriment des seconds) va donc continuer de s’accroître, exonérant les individus-citoyens-consommateurs-électeurs des efforts plus que jamais nécessaires pour relever les grands défis du moment : écologique, démographique, économique, social, sécuritaire, politique, culturel, technologique…

    Cette situation est la conséquence des multiples dettes que nous avons contractées depuis des décennies auprès des diverses composantes de notre environnement global : nature (vivante ou non) ; individus ; créations et productions humaines (matérielles et immatérielles) ; temps. Je l’ai baptisée macrosphère.

    Pour des raisons à la fois morales et pratiques, nous allons devoir rembourser ces dettes. En tant qu’êtres humains, d’abord, ayant des responsabilités particulières à assumer. Mais aussi en tant que co-responsables des maux que nous avons collectivement engendrés et que nous avons laissé s’aggraver depuis des décennies. On peut définir neuf dettes principales.  

    La dette vitale

    La première de nos dettes est celle que nous avons envers ceux qui nous ont donné la vie, ce cadeau magnifique mais parfois empoisonné. C’est la dette vitale. Ceux qui sont religieux se sentent redevables envers le Créateur, quel que soit le nom qu’ils lui donnent ; on peut alors parler de dette spirituelle.

    La dette envers les parents est d’ailleurs présente dans certains textes religieux. Ainsi, le Deutéronome, cinquième livre du Pentateuque (constitutif de la Bible) indique : « Honore ton père et ta mère, comme l’Éternel, ton Dieu, te l’a ordonné, afin que tes jours se prolongent et que tu sois heureux ».

    Observons cependant que cette dépendance envers les géniteurs est susceptible de changer avec les nouvelles façons de procréer rendues possibles par la science. Les développements en cours de la biologie permettent d’imaginer par exemple que des bébés pourraient naître sans père biologique. D’autres pourraient avoir cinq parents, à l’aide de la GPA (gestion pour autrui). D’autres encore pourraient se développer dans un utérus greffé ou artificiel.

    La dette environnementale

    C’est celle que nous avons envers la Nature. Sans doute la plus lourde à porter et la plus difficile à rembourser aujourd’hui. Nous avons « emprunté » aux arbres leurs fruits et leur ombre, aux plantes leurs vertus médicinales, aux animaux leur chair, leur fourrure ou leurs plumes, aux sols leurs nutriments, leurs minerais et leurs ressources énergétiques, au ciel son ouverture sur l’univers, au soleil sa chaleur et sa lumière, à la lune son action apaisante sur les eaux et la clarté qu’elle donne à la nuit.

    Mais nous n’avons guère remercié ces sources et ressources naturelles de leurs dons, et ne leur avons pas demandé d’autorisation d’exploitation, sauf sans doute dans les temps et dans les lieux animistes. Nous devons maintenant rembourser cette dette à l’égard de notre environnement, en entretenant, réparant et renouvelant la nature, et en veillant à l’exploiter de façon plus responsable. Ce ne sera pas une mince affaire, mais c’est l’affaire de tous.

    La dette culturelle

    Nos parents, nos maîtres d’école, notre entourage et beaucoup de nos semblables nous ont permis de nous développer, d’acquérir des connaissances, de comprendre (en partie) le fonctionnement de notre monde. Nous y avons aussi été aidés par les moyens d’information, et l’ensemble de la production humaine en matière artistique, scientifique, intellectuelle, pédagogique. Tout cela nous a permis de penser, créer, rêver et de nous forger des opinions, au moins provisoires. C’est-à-dire de disposer d’une culture que nous pouvons mobiliser pour exercer nos différentes fonctions. Nous devons leur en être reconnaissants.

    La meilleure façon de les remercier est de participer à notre tour à l’éducation, à l’instruction et à la formation de nos descendants, amis, collègues, voisins et autres relations. Ce n’est pas par hasard que nous utilisons l’expression « élever » nos enfants, après avoir été nous-mêmes « élevés » par nos parents jusqu’au statut d’adulte et de citoyen responsable.

    Élevons donc à notre tour le niveau de conscience, de culture, de compréhension, d’imagination et d’empathie de ceux qui nous entourent, plutôt que de l’abaisser comme peuvent le faire certaines activités contemporaines qui favorisent la facilité, la passivité ou l’égoïsme. Nos semblables pourront ainsi adopter des attitudes et des comportements plus respectueux, créatifs et efficaces pour améliorer l’état de la planète et des relations entre les humains.

    La dette morale

    C’est celle que nous avons envers tous ceux (famille, amis, relations, institutions, artistes, auteurs, créateurs de toute sorte…) qui nous ont aidés à nous comporter de façon honorable, digne, sans choisir toujours la facilité. Sans oublier ceux qui nous soutiennent encore dans les moments difficiles. À nous aussi de les aider lorsqu’ils connaissent à leur tour des difficultés.

    N’hésitons pas non plus à inclure parmi nos « créanciers » les responsables (politiques, économiques, sociaux…) qui ont agi comme ils le pouvaient en notre nom, sans toujours bénéficier de notre soutien, souvent même en étant l’objet de nos critiques, de notre indifférence, voire de notre mépris. La révolution morale nécessaire ne pourra se faire sans eux. Elle rejaillira aussi sur ceux qui ne sont pas toujours irréprochables, et suscitent notre méfiance. Mais ne jugeons pas l’ensemble de ces acteurs, dont la tâche est particulièrement difficile, à partir des manquements d’une petite minorité d’entre eux.

    La dette économique

    Si certains d’entre nous ont la chance de pouvoir vivre dans le confort, de consommer sans trop compter, de connaître des moments professionnels gratifiants, c’est le plus souvent parce que la société leur a permis d’exercer un emploi intéressant et d’en tirer une rémunération satisfaisante, parfois d’en épargner une partie. Ils doivent être conscients de la dette qu’ils ont de ce fait envers la société.

    Cela les oblige à participer plus encore que les autres à l’amélioration de la vie collective. D’abord, en collaborant à la production économique par leur travail, leurs talents, leurs idées. Ils doivent certes le faire pour subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leur famille. Mais ils doivent également se montrer solidaires, en contribuant au fonctionnement de la société, en payant leur écot à la collectivité, sous la forme d’impôts, mais aussi en donnant de leur temps et de leur argent lorsqu’ils le peuvent.

    Les plus aisés ont évidemment l’obligation morale de se montrer les plus généreux envers les autres, en « rendant » une partie de ce que la société et leurs qualités personnelles (dont ils ne sont pas vraiment responsables, si l’on y réfléchit bien) leur a permis d’obtenir.

    La dette financière

    Nous sommes bien sûr redevables envers les organisations et les particuliers qui nous ont prêté de l’argent, que ce soit à titre personnel ou collectif. À cet égard, la question du remboursement de la dette publique, accumulée depuis des décennies et fortement accrue par la crise sanitaire, ne devrait pas faire débat. Contrairement à ce que certains osent affirmer, nous verrons bientôt qu’elle n’est pas constituée d’argent magique. D’un point de vue simplement moral, elle doit être remboursée, même si l’on peut dans ces circonstances exceptionnelles demander un délai pour le faire.

    La morale se trouve d’ailleurs renforcée par le réalisme. Les pays qui ne remboursent pas leurs dettes perdent leur crédibilité, leur fierté, puis leur souveraineté. Ils sont mis au ban de la communauté internationale… et ne peuvent plus emprunter que sous la tutelle d’organismes internationaux comme le FMI ou la Banque mondiale. Les exemples de la Grèce, de l’Argentine ou du Venezuela en témoignent. Le cas des États-Unis est une anomalie liée au « privilège exorbitant du dollar » (selon l’expression utilisée en 1965 par Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement de Georges Pompidou), en tant que monnaie de référence et de réserve planétaire.

    Chacun de nous a par ailleurs le devoir (moral, mais également juridique) de payer des impôts pour financer les dépenses publiques, dont nous profitons par ailleurs en matière d’éducation, de santé, de justice, de recherche, etc. Nous avons aussi l’obligation de payer des taxes diverses, directes et indirectes pour assurer la solidarité en participant à la mesure de nos moyens à l’effort de redistribution, qui permet de réduire les inégalités de revenus entre les individus d’un même pays (ce qui ne doit pas empêcher de le rendre plus équitable).

    La dette sociale

    Si l’on s’efforce d’être objectif, il apparaît philosophiquement et moralement que l’objectif d’une société équitable devrait être de compenser la malchance de certains de ses membres, plutôt que récompenser la chance de certains autres. Les écarts entre ces deux groupes commencent pour une grande part dès la naissance ; qu’on le veuille ou non, ceux du second groupe sont dotés de qualités physiques, mentales, intellectuelles supérieures à celles du premier.

    Ces inégalités innées ne font généralement que se confirmer et s’accroître avec les acquis de l’éducation et de la vie. Il est généralement plus facile de faire de longues études, récompensées par des diplômes recherchés, lorsqu’on vit dans un milieu familial aisé et cultivé. Cela aide aussi à trouver un emploi, puis à progresser dans la vie professionnelle. L’écart peut ainsi se creuser tout au long de la vie familiale, sociale et personnelle. Il se traduit notamment par une espérance de vie inférieure pour les moins favorisés. C’est la double peine.

    Ces inégalités de destin sont confirmées depuis longtemps par de nombreuses études. Les plus récentes font apparaître leur accroissement. Il semble alors normal que les plus chanceux (que l’on qualifie souvent de façon discutable de « méritants ») rendent à la société une partie de ce qu’ils ont pu apprendre, comprendre, gagner, posséder grâce à leurs atouts. À proportion bien sûr de leur « réussite ». Ils peuvent ainsi aider leurs semblables moins « fortunés » (au propre et au figuré), tant au plan local que national ou planétaire. Cela permet de réduire les écarts, parfois indécents, qui se creusent entre les individus, comme entre les groupes sociaux. Cela peut aussi donner « bonne conscience » aux nantis, et améliorer leur image auprès de ceux qui ne le sont pas.

    La « dette sociale » des plus chanceux n’est pas seulement matérielle et ne saurait être réglée uniquement sous forme d’argent, de dons monétaires, de cadeaux divers. Elle a aussi des dimensions immatérielles, notamment relationnelles. On peut s’en acquitter en partie avec des sourires, des marques d’attention et de bienveillance, des gestes de respect, d’empathie, de considération, de reconnaissance, de compréhension, de solidarité…

    La dette générationnelle

    Elle concerne ce que nous devons aux générations qui nous ont précédés, et qui ont globalement fait progresser le monde dans de nombreux domaines. Mais elle est surtout due aux générations à venir, auxquelles nous laissons un héritage lourd à porter dans de nombreux domaines : environnemental, démographique, économique, social, sanitaire, sécuritaire, alimentaire… Nous devons donc faire tout notre possible pour rendre cet héritage plus acceptable.

    La dette relationnelle

    D’une façon générale, les humains (notamment les hommes) n’ont pas suffisamment pris soin de leurs semblables au cours de l’histoire. Ils n’ont guère cessé de se faire la guerre, de chercher à convaincre les autres d’adopter leur propre religion, leurs manières de penser, leurs modes de vie. Ils ont accordé peu de place à la coopération et au partage. Ils ont souvent manqué de respect, de considération, de compréhension, de tolérance à leur égard. C’est-à-dire   d’humanité.

    Le temps est donc venu pour chacun de faire des efforts pour vivre en bonne intelligence avec les autres. Il suffit pour cela de parcourir les livres d’histoire et de tirer les leçons du passé. Les guerres ont tué au cours des siècles des centaines de millions de personnes, sans résoudre véritablement et durablement des conflits qui auraient pu être évités par le dialogue et le compromis. De plus, la volonté de puissance et de domination de certains a souvent abouti à leur fin prématurée et peu glorieuse.

    Mais le temps est surtout venu d’assumer nos responsabilités à l’égard de l’avenir. Notre époque est celle des « alertes rouges ». La pérennité de la planète et des espèces vivantes, dont la nôtre, est menacée. Face à ce défi majeur, les difficultés de cohabitation entre les humains devraient être oubliées, au moins provisoirement. Elles devraient faire place à la collaboration.

    Des dettes qu’il faut rembourser

    Il nous faut donc sans plus attendre « signer » (au moins mentalement) notre « reconnaissance de dettes » envers tous ceux à qui nous avons pris ou emprunté ce que nous possédons ou consommons. Souvent sans leur demander leur accord lorsqu’ils pouvaient le donner. Ou en profitant du fait qu’ils ne pouvaient pas le donner, comme c’est le cas de la Nature.

    Dans la grande « comptabilité planétaire », il apparaît que nous sommes largement débiteurs, et que nos créditeurs ne sont plus guère disposés à nous prêter, moins encore à nous donner de quoi vivre encore à crédit. Il va donc nous falloir restituer à la macrosphère au moins une partie de ce que nous lui avons pris depuis des siècles.

    Or, nous rendons bien peu au cours de notre vie. Ce n’est que lorsqu’elle arrive à sa fin que nous « rendons l’âme ». Une formule d’ailleurs paradoxale puisque l’âme, dans de nombreuses religions, est censée être immortelle ! Alors, rendons (et donnons) plutôt de notre vivant. En commençant par l’amour, but essentiel, prioritaire et peut-être unique de la vie. Plutôt que de promettre un accroissement de nos dettes, les candidats à la présidence de notre pays devraient nous proposer de commencer à les rembourser. Ils nous rendraient ainsi la confiance en eux, en nous et en notre avenir.

    Gérard Mermet (tribune publiée sur le site Atlantico, le 5 novembre 2021)

  • Réinventons l’avenir !

    Comme la plupart des pays développés, la France vit ce que les historiens appelleront peut-être demain la Grande Transition. Une période d’adaptation probablement longue, difficile, mais inévitable entre deux ères. Placés malgré eux à un carrefour majeur de leur histoire, et conscients de vivre dans un monde durablement globalisé, beaucoup de Français sont aujourd’hui mus par un désir de souveraineté nationale. S’ils restent attachés à la démocratie et à la liberté, leur tentation est grande de faire l’expérience de l’autoritarisme et de privilégier la sécurité. La crise sanitaire a été à la fois un révélateur et un accélérateur de l’anomie sociale et de l’anémie économique. Elle ne doit pas faire oublier non plus les autres grands défis que nous devons relever : environnemental ; démographique; sécuritaire; culturel; moral; politique; technologique.
     
    Le système dominant (appelons le néocapitalisme ou capitalisme néolibéral) a produit au cours des décennies passées d’indéniables bienfaits, dont il faut d’abord lui rendre grâce. Mais il a montré ses limites et, plus récemment, ses dérives, avec notamment une remontée des inégalités (de formation, d’information, de revenu, de patrimoine, de perspectives), après dessiner de réduction. La concentration des puissances économiques, financières et médiatiques, et l’accroissement des monopoles d’entreprises et de leur pouvoir de marché ont détruit la notion fondatrice de concurrence. La multiplication des tentatives d’influence sur les cerveaux a fait croire que la consommation est une consolation. Cette idée est aujourd’hui remise en question.
     
    Ainsi, la « main invisible  » censée réguler les marchés a laissé place à un désordre inquiétant, dont témoigne le vide actuel de la science économique. D’autant que le système a largement détruit l’environnement, en puisant sans compter dans ses ressources, dans une vision court-termiste et amorale, essentiellement tournée vers le profit. La consommation est ainsi devenue consumation, au risque croissant de mettre le feu au monde, notre maison commune.
     
    Mais les systèmes « alternatifs » proposés présentent aussi de graves insuffisances. La décroissance est un appauvrissement. Le protectionnisme est une illusion, le populisme une simplification dangereuse, le « précautionnisme » une anesthésie. Le « Grand Soir » est un rêve sans lendemain, tandis que le transhumanisme est une fuite en avant. L’écologie est la voie la plus prometteuse, mais il faudra choisir parmi toutes les nuances de vert celles qui accordent une place suffisante aux dimensions sociales et morales.
     
    Le GPS (Grand Pacte de Solidarité) que je propose s’inscrit dans cette voie, en s’efforçant de l’enrichir et de l’actualiser. Son acronyme ne doit rien au hasard ; ce GPS a pour but de guider vers une « destination », choisie en commun, en proposant un « itinéraire » à partir du carrefour actuel, sans se tromper de direction ni revenir en arrière. Il est fondé sur trois principes : la responsabilité (individuelle mais aussi collective) ; la réalité (avec l’appréhension de sa complexité) ; la rationalité (qui nécessite le doute et l’ouverture d’esprit, la recherche d’informations et leur analyse sans prisme idéologique). Le GPS poursuit quatre objectifs complémentaires : liberté, égalité, solidarité, efficacité. Une façon de moderniser et de compléter un « modèle républicain » qui n’est plus en mesure de tenir ses promesses.
     
    La mise en œuvre de ce nouveau paradigme implique des transformations profondes, comme la sanctuarisation des biens communs, une nouvelle conception de la croissance, une optimisation de l’usage de l’ensemble des ressources, l’identification et la fédération des « bonnes pratiques », le développement d’activités non délocalisables, la modulation et l’individualisation de la durée du travail, l’allongement de la vie active, l’expérimentation d’un revenu universel de base, l’instauration d’un revenu maximum, la promotion de valeurs post- matérialistes (tolérance, empathie, bienveillance, collaboration, partage…) ou un transfert des richesses par la solidarité (impôts et philanthropie). 
     
    Toutes ces mesures, et bien d’autres encore, doivent être complétées (et crédibilisées) par une réduction des dépenses publiques, avec l’indispensable refonte de la très coûteuse suradministration française. Ces réformes ne pourront être vraiment mises en œuvre qu’en harmonie avec une superstructure européenne également rénovée, rendue plus efficace par une diminution drastique du nombre de pays-membres (cooptés en fonction de leurs visions communes et de leurs capacités à les mettre en œuvre). Avec, probablement, un cheminement vers le fédéralisme.
     
    D’autres conditions sont à remplir pour réaliser ces transformations. Un accord devra être trouvé sur un diagnostic général et les pistes à privilégier. Priorité devra être donnée à l’intérêt général, au détriment éventuel d’intérêts personnels, corporatistes ou communautaires. Les responsables politiques ne sauraient y parvenir seuls, sans la participation active et bienveillante des citoyens. Celle aussi des entreprises, moteurs incontournables de l’économie. Sans oublier le soutien et l’engagement des médias et autres influenceurs de l’opinion. Tous devront aussi exercer une véritable « modération » des réseaux sociaux, qui sont trop souvent des outils de manipulation.
     
    Il s’agit au total rien moins que de changer nos habitudes, modifier nos attitudes, remettre en cause nos certitudes ! Mais aussi de prendre un peu d’altitude, afin de voir plus loin. C’est donc un appel vibrant à l’union nationale qu’il faut d’urgence lancer et relayer pour proposer un avenir meilleur et plus durable à nos enfants, et faire mentir les prévisions des collapsologues. Nous savons tous à cet égard un devoir d’optimisme et d’action.
     
    L’heure n’est donc pas aux débats et polémiques stériles sur le passé, la gestion de la crise sanitaire et autres comportements nourrissant les colères, rancœurs et divisions. Les idéologies de compétition devront pour un temps être rangées au vestiaire, au profit de celles favorisant la collaboration : l’idéalisme et l’humanisme. La réalisation de cette « utopie » est nécessaire; Elle est aussi possible, si nous le voulons. Avons-nous d’ailleurs le choix ? 
     
    Gérard Mermet (article publié sur le site Atlantico le1er mars 2021)
     
    Retrouver un extrait de l’ouvrage :
     
  • Un devoir d’optimisme

    À propos du futur, chacun de nous a un avis, au moins une intuition. Un mélange à parts souvent inégales de craintes et d’espoirs, de certitudes et de doutes. Le spectre des attitudes possibles est très large. À ses extrémités, deux visions s’opposent. D’un côté, la perspective d’une disparition, au moins partielle, de la vie. De l’autre, la possibilité d’une vie sensiblement meilleure pour chacun et pour tous.

    Ces deux visions de l’avenir sont très vite apparues lors de la crise sanitaire, dès la fin de la période de sidération. Certains Français ont pensé que le monde allait être bouleversé, le pays ravagé et ruiné. Ils ont imaginé un complot ourdi par les Chinois, une vengeance de la nature ou une punition divine… et stocké des vivres. D’autres se sont concentrés sur l’« après », envisageant une sortie de confinement joyeuse et un retour à la normale rapide, suivi de transformations bénéfiques, … et ils ont refusé de porter un masque. Tous les autres ont choisi des nuances de gris sur cette échelle allant du noir au blanc. 

    Le parti de l’inquiétude…

    Sur la face sombre de l’anticipation, on trouve les pessimistes, déclinistes ou, plus récemment, « collapsologues ». Ces derniers considèrent que le monde va inéluctablement à sa perte. Leur argumentation est simple : du fait de l’activité humaine, l’environnement se dégrade à grande vitesse, comme en témoignent le réchauffement climatique et bien d’autres changements spectaculaires, décrits par les experts et perceptibles par les gens. Les espèces vivantes sont menacées, certaines sont déjà en voie d’extinction. Parmi elles, l’espèce humaine.

    L’accroissement prévu de la population mondiale (d’environ un milliard d’habitants d’ici 2030) est pour eux un autre motif d’inquiétude. Comment gérer l’afflux prévisible d’immigrés des pays en difficulté vers ceux qui seront (encore) riches ? Ces inquiets n’oublient pas non plus les autres menaces : alimentaires, économiques, sociales, sécuritaires, politiques, technologiques… Mais ce sont évidemment les menaces sanitaires qui figurent désormais au premier plan de leurs préoccupations.

    Pour les adeptes de la théorie de l’effondrement, les progrès de la science et leurs applications (hors le domaine médical) ne représentent pas une solution, mais un danger supplémentaire, une fuite en avant. Les développements de l’intelligence artificielle, la généralisation des robots, la manipulation du génome ou l’émergence du transhumanisme vont entraîner selon eux la fin du monde, ou au moins celle de la vie. Ils ajoutent à leur liste l’accroissement des inégalités, l’impuissance des politiques, les faiblesses des démocraties, la difficulté des citoyens à vivre ensemble. Ils se préparent à survivre en se barricadant dans des bunkers emplis de provisions alimentaires, parfois d’armes et de munitions.

    … ou le pari de l’espoir

    Les optimistes (ou inconscients, du point de vue des pessimistes…) portent un tout autre regard sur l’avenir. Eux voient le monde en positif, reconnaissent les progrès accomplis en matière de santé, d’éducation, de droit du travail, de revenu, de confort ou de divertissement. Ils se félicitent que l’Europe (en tout cas celle de l’Union, qui s’est affranchie de ses anciennes frontières) ait assuré la paix sur son territoire depuis plus de soixante-dix ans, et qu’elle ait favorisé le développement économique de ses membres. Mais ils s’inquiètent que certains cherchent à les restaurer et à les fermer.

    Ils font confiance à la science et à l’innovation accélérée qu’elle produit, et considèrent qu’elle sera en mesure de relever les défis de l’avenir. Ils comptent sur l’intelligence individuelle et collective, considèrent la mondialisation comme un moyen utile de rapprocher les peuples, à travers la convergence des cultures et des modes de vie et dans le cadre d’une coopérative aujourd’hui nécessaire. Ils estiment que la conscience, la solidarité et l’esprit de responsabilité auront le pouvoir d’inverser les tendances, ou au moins d’infléchir les mouvements annonciateurs d’un déclin.

    Tout le monde a (au moins en partie) raison

    De ces deux attitudes extrêmes devant l’avenir, laquelle est la plus pertinente ? C’est la question qui taraude aujourd’hui les sociétés et leurs membres, en France comme dans beaucoup d’autres pays. Tous ceux en tout cas qui n’ont pas encore, en cette période crise profonde, choisi entre optimisme et catastrophisme. «  Le problème avec ce monde c’est que les gens intelligents sont pleins de doutes alors que les imbéciles sont pleins de certitudes » expliquait Bukowski. La formule est sans doute excessive, mais elle a le mérite de faire réfléchir.

    La « vérité », si tant est qu’on puisse vraiment l’approcher (cela supposerait d’être parfaitement « objectif », une mission impossible), est que tout le monde a au moins en partie raison. Ainsi, les craintes des pessimistes ne sont pas infondées ; les menaces qui pèsent sur le monde sont réelles, confirmées par des études effectuées par des organismes sérieux dans lesquels travaillent des spécialistes compétents. Même si leurs projections diffèrent, ils sont quasiment unanimes sur l’essentiel : le monde aura de multiples dangers à affronter dans les années à venir. Le danger sanitaire n’est que l’un d’eux.

    Mais les optimistes n’ont pas tort non plus de rappeler que le monde a jusqu’ici globalement progressé, que la nécessité et les perspectives ouvertes par la science devraient aider à résoudre les problèmes, voire accélérer le mouvement, historique vers le « mieux ». Mais aucun d’entre eux ne peut affirmer aujourd’hui que ce sera suffisant et rapide. Les menaces sont en effet pour la plupart inédites, d’une ampleur croissante et elles concernent l’ensemble de la planète. La crise vécue depuis janvier 2020 le confirme, qui s’accompagne d’une crise économique et sociale, demain peut-être politique et morale.

    Comme souvent, l’attitude la plus sage se situe entre ces deux attitudes. Mieux encore, elle doit emprunter aux deux ce qu’elles ont de plus raisonnable et d’utile. Nous savons en effet depuis Talleyrand (s’il est vraiment l’auteur de l’aphorisme) que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». L’Histoire nous a aussi appris que le catastrophisme et l’angélisme peuvent tous deux conduire à l’inaction ou à une action nuisible. C’est-à-dire peut-être à l’apocalypse (prise dans son sens laïque, beaucoup moins enviable que celui indiqué par la Bible des Chrétiens : la révélation aux Humains du sens du monde et de la vie…).

    L’avenir n’est pas à découvrir, mais à inventer

    Nul ne peut lire l’avenir. Cela impliquerait qu’il soit écrit quelque part et que les Humains ne puissent le modifier. Cette idée, prônée par certaines religions et croyances, n’est pas la mienne. D’abord parce qu’en l’absence de révélation particulière, mon esprit rationnel ne peut y adhérer (même s’il reste ouvert à ce qu’il ne connaît pas). Mais aussi parce que la certitude que l’avenir serait écrit quelque part pousse à l’immobilisme et au fatalisme. Pourquoi en effet vouloir changer le monde s’il est déjà programmé dans son cheminement comme dans sa fin ? Sauf bien sûr si les changements effectués sont eux-mêmes écrits à l’avance, à l’insu des Humains qui n’en seraient que les instruments. Mais si rien n’est prévu à l’avance ? Accepter que les choses suivent leur cours sans intervenir reviendrait à laisser la planète se dégrader ou disparaître, comme tout objet dont on ne prend pas soin, donnant ainsi raison aux pessimistes. Écrasante responsabilité !

    Pour ceux qui doutent, dont je suis, un « devoir d’optimisme » semble donc s’imposer, ne serait-ce que par prudence. Une prudence qui, plutôt qu’inciter à ne rien faire, comme c’est souvent le cas si l’on applique à la lettre le « principe de précaution », pousserait au contraire à agir contre la destruction possible, avant qu’elle ne soit grave ou même définitive. Il ne faut donc pas craindre de douter; cela aide à écouter les autres, à réfléchir, proposer et agir avec eux.

    L’objectif commun est évidemment d’en finir avec la fin du monde redoutée et proclamée par les Cassandre. Chacun doit y apporter sa contribution. Car il existe des pistes sérieuses pour sortir de l’impasse et relancer l’incroyable machine à progrès qu’a été l’Humanité depuis ses origines; contrairement à ce qu’imaginent beaucoup de nos contemporains, les dernières décennies n’échappent pas à la règle. Globalement, c’était quand même plutôt moins bien avant, même si la crise actuelle incite à nuancer ce jugement. Le mot-clé pour demain sera en tout cas celui de solidarité : celle notamment dont devront faire preuve les Tranquilles et les Agiles (qui disposent des atouts pour s’en sortir) envers les Fragiles.

    Gérard Mermet, tribune publiée sur le site Atlantico le 13 mai 2020

  • Une opportunité majeure de transformer le monde

    La crise inédite que nous traversons ne fait que s’ajouter aux menaces multiples qui existaient avant elle : réchauffement climatique, pollutions, tensions sociales, inégalités, terrorisme… Face à elles, plusieurs attitudes sont possibles. On peut désigner et condamner des coupables, cultiver les polémiques. Ce serait perdre son temps, et toute chance de résoudre les problèmes. On peut ajouter sa voix à celle des déclinistes ou des « collapsologues » et se replier sur soi et sa sphère familiale, amicale ou communautaire, en attendant la fin du monde. Ce serait la meilleure façon de la faire advenir.

    On peut aussi tenter de comprendre, réfléchir et saisir la formidable opportunité que cette situation nous offre pour transformer le monde et chercher ensemble des solutions pour relever en même temps tous ces défis. Cette attitude me paraît infiniment préférable. D’autant qu’elle est à la fois nécessaire et possible. Jamais en effet le contexte n’a été aussi favorable à un changement total, voire brutal des « règles du jeu », explicites ou implicites, qui gouvernent le monde et le mettent en danger depuis des décennies. Il faut en profiter.

    Le système en place a progressivement dérivé…

    Ces règles sont le plus souvent dictée par le système économique dominant. Il est qualifié selon les cas de capitaliste, libéral, ultralibéral ou néolibéral, ces différents termes mal définis induisant une grande confusion. Avant de le critiquer, il faut d’abord reconnaître ses mérites. Il a permis pendant des décennies des progrès réels et mesurables en termes de développement et de création de richesses, partout où il a été appliqué. Il a fait régresser la pauvreté, amélioré l’alimentation et la santé, rapproché les humains et les cultures, permis l’émergence économique de nombreux pays. Qu’il en soit remercié.

    Mais ce système a montré aussi de nombreuses faiblesses, engendré des excès et des dérives. Il a encouragé la surconsommation et la surexploitation des ressources naturelles. Ses acteurs internationaux ont largement pratiqué l’« optimisation fiscale », privant ainsi les pays dans lesquels ils opèrent de moyens financiers considérables. Ils ont délocalisé, robotisé et supprimé de nombreux emplois. Surtout, ils ont accru les inégalités (de revenu, de patrimoine, de chances…) en consacrant une part croissante de leurs profits à leurs dirigeants et à leurs actionnaires, au détriment de leurs salariés. Jusqu’à l’indécence. La fameuse « main invisible » censée réguler les « marchés » ne permet donc pas (ou plus) de le faire au bénéfice de tous.

    Le système en place est aujourd’hui à bout de souffle. Mais il ne faudra pas compter sur lui pour qu’il se réforme de l’intérieur de façon satisfaisante. Même s’il assumait avec plus de détermination et d’efficacité sa « responsabilité sociale et environnementale ». Une adaptation spontanée impliquerait en effet qu’il renie ses propres fondements, sa culture du profit, ses habitudes de fonctionnement, et surtout son amoralité. Ne pouvant pas se réformer, il devra être remplacé.

    Les alternatives proposées sont erronées ou insuffisantes

    Pour remplacer le capitalisme, de nombreuses alternatives sont proposées. Certaines constituent des pistesillusoires, comme la fermeture des frontières, le repli identitaire, la démocratie « parfaite » ou la « table rase ». La plupart sont des solutions partielles, du fait de leur spécialisation autour d’un objectif central et souvent unique, qui fait parfois figure d’obsession : respect de l’environnement pour les écologistes ; « risque zéro » pour les « précautionnistes » ; baisse de la consommation pour les « décroissants » ; anticapitalisme pour certaines ONG ; maîtrise totale de la nature, y compris humaine, pour les transhumanistes…

    On retrouve par construction ce « biais de spécialité » dans les propositions émanant des partis politiques : principe central de liberté pour la droite modérée ; objectif essentiel d’égalité pour la gauche « traditionnelle » ; acharnement contre l’immigration pour l’extrême droite ; transfert sans réserve du pouvoir au peuple pour les communistes ; « Grand Soir » vengeur pour les révolutionnaires anarchistes et autres « mécontemporains…

    Le système a priori le plus prometteur est celui du développement durable, rebaptisé croissance verte. Mais il repose aussi largement sur des objectifs spécialisés, en l’occurrence écologiques. Il exprime davantage une volonté (louable) qu’une méthode (pratique). Son récent avatar, le New deal Vert, ne manque pas d’intérêt, mais il se focalise sur l’élimination de la « bulle carbone » et se montre très discret sur la prise en compte des questions sociales.

    Le système à inventer ne devra pas se priver, bien sûr, de puiser dans ces différentes alternatives ce qu’elles ont d’utile. Il devra le faire à l’aune de valeurs essentielles comme l’humanisme, la responsabilité, la solidarité et la possibilité de participation citoyenne. Mais il devra aller plus loin et proposer une solution globale et applicable.

    L’occasion est unique pour concevoir et mettre en œuvre une utopie

    Le temps est venu de réagir aux menaces de l’à venir, en les considérant toutes à la fois, d’autant qu’elles sont souvent corrélées. L’opportunité nous est offerte de concevoir et de mettre en œuvre une véritable « utopie », au sens étymologique : « une chose qui n’existe en aucun lieu ». Elle ne devra pas être prise dans sa version négative, cynique, démobilisatrice et bien française : « un projet dont la réalisation est impossible » (dictionnaire Larousse). Elle devra au contraire se référer à celle, positive et stimulante de « construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal. ». L’idéalisme devra être en effet notre seule idéologie.

    Tout au long de son histoire, l’Humanité a réalisé de nombreuses utopies comme le feu, le langage, la roue, la démocratie, les vaccins, l’automobile, l’avion, l’ordinateur ou Internet. Qui aurait jugé possibles ces ruptures avant qu’elles soient réalisées ? Il ne tient qu’à nous de poursuivre l’histoire et de rendre le monde meilleur.

    Gérard Mermet
    Tribune publiée dans Opinion Internationale, le 13 avril 2020

  • Pourquoi ça craque

    Face aux grèves et aux tensions qui traversent le pays depuis plus d’un an, et aux mouvements qui les accompagnent, chacun doit évidemment s’interroger. Pourquoi tant de plaintes, de frustrations, de colère, de haine aussi, souvent de violence, verbale, physique ou matérielle ? Comment y répondre ? Que deviendra la France si ses habitants refusent le monde qui vient et rejettent les adaptations nécessaires pour y trouver une place ? Comment aider ce pays à vaincre ses démons ?
    La première réaction de l’observateur doit être celle de l’empathie. Car on ne peut sans raisons se plaindre aussi souvent et bruyamment, abandonner une partie de son salaire (lorsqu’on en a un) pour aller manifester, affronter la pluie, le froid ou parfois les forces de l’ordre. Il faut donc d’abord chercher à comprendre pourquoi ces mouvements sont massifs et durables, et bénéficient d’un soutien important de l’opinion. Et l’on constate alors que leurs motivations profondes ne sont pas celles que l’on croit.

    Des inégalités de revenus exagérées

    La raison la plus souvent invoquée est d’ordre matériel. La plupart des Français considèrent les écarts de revenus comme indécents et injustifiables entre les Tranquilles, qui se situent tout en haut de la pyramide sociale, sans risque d’en redescendre, et les Fragiles, qui doivent vivre avec peu, le plus souvent à crédit, avec la peur d’avoir de moins en moins, voire de tout perdre. À commencer par leur emploi, puis leur maison et, surtout, leurs espoirs d’une vie meilleure pour eux et leurs enfants.
    Le rôle de l’observateur est de mesurer, le plus objectivement possible, l’ampleur de ces écarts et leur évolution. À cet égard, les chiffres fournis par les organismes les plus fiables (INSEE en tête) montrent en la matière une forte et régulière diminution des inégalités de revenus depuis les années 1950 jusqu’à la crise de 2008. Elle a été suivie d’une stagnation, puis d’une légère amélioration depuis 2018, qui reste largement ignorée.

    À cette comparaison dans le temps, on peut ajouter une comparaison dans l’espace. Elle indique sans ambiguïté que la France est l’un des pays les moins inégalitaires au monde. Les écarts entre les revenus des deux déciles extrêmes sont divisés par quatre après redistribution. Mais toute misère est d’abord relative. Les Français ne supportent plus, à juste titre, de voir les salaires exorbitants révélés par les médias et de les comparer au leur.

    N.B. On peut modifier à la marge ce constat en changeant la façon de le mesurer. Comparer les 0,1% de la population aux deux bouts de l’échelle accroît évidemment les écarts de revenus par rapport à ceux mesurés entre les 1%, les 10% ou les 20% opposés. Dans un pays viscéralement attaché à l’égalité (pour soi, d’abord…), ces écarts sont symboliquement très dommageables. Ils devront être réduits.

    Des inégalités de patrimoine sous-estimées

    On observera par ailleurs que les inégalités sont plus spectaculaires en ce qui concerne les patrimoines, alors qu’on en parle beaucoup moins. C’est pourtant le patrimoine qui, plus que les revenus, assure la sécurité financière de certains et provoque la fragilité des autres. En période d’incertitude, il permet de compléter les revenus des retraités. Il favorise aussi la prospérité de ceux qui héritent et accroît ainsi les inégalités. Or, les écarts se sont sensiblement accrus au cours des dernières années.

    Des médias influents…

    L’allergie aux inégalités ne suffit pas, cependant, à expliquer la grogne de nos « mécontemporains ». Même si ce n’est pas « médiatiquement correct », il faut aussi évoquer le rôle joué par les médias dans la montée des colères. En précisant que beaucoup ne sont pas vraiment conscients de leur influence, ce qui atténue leur responsabilité. De peur d’être accusés d’être insensibles à la misère, d’être trop « parisiens », ou pour faire oublier qu’ils sont détenus par de riches propriétaires, beaucoup ont ainsi accordé une très large tribune aux Gilets Jaunes, comme ils le font aujourd’hui aux opposants à la réforme des retraites. Ils ont beaucoup donné la parole à leurs « représentants » ou, à défaut, à certains de leurs membres, qui expriment avec conviction et souvent avec talent le point de vue des « petits », des « vraies gens », même s’il s’accompagne de quelques contre-vérités.

    Par ailleurs, certains commentateurs, parfois insuffisamment informés des données réelles et de leurs évolutions, ont bâti leurs analyses sur le « socialement correct », se montrant très compréhensifs à l’égard des plaignants. Peut-être ont-ils craint d’être pris à parti ou de perdre leur crédit (et leur audience) en apparaissant comme des nantis, vivant dans un autre monde. Une crainte confirmée par les menaces reçues par certains ou les injures proférées sur les réseaux sociaux.

    … et peu indulgents envers le pouvoir

    C’est sans doute aussi pourquoi les médias n’ont pas ménagé le gouvernement, lui reprochant la moindre maladresse dans sa communication, scrutant le moindre signe d’arrogance ou d’indécision, entretenant ou créant la polémique à tout propos. Ils n’ont en revanche pas assez rappelé à quel point la grogne s’est accumulée depuis longtemps, se déchargeant soudain sur la seule personne du nouveau chef de l’État, pris pour bouc-émissaire. À leur décharge, il faut dire que les efforts de pédagogie effectués par certains médias n’a pas eu beaucoup d’effet sur une opinion aussi défiante envers eux qu’à l’égard des responsables politiques. De sorte que l’irrationalité règne dans le pays.

    Le poids croissant des sentiments et celui, décroissant, de l’État

    La relative faiblesse des causes « objectives » des mouvements en cours n’empêche pas leur réalité. Elle s’explique donc par d’autres raisons, plus subjectives. La première est le sentiment, justifié, d’abandon de certaines populations. Beaucoup n’ont ainsi réalisé que tardivement à quel point le monde change, du fait des menaces qui pèsent sur lui : environnement ; tensions sociales, migratoires ou religieuses ; guerre économique ; terrorisme. Le tout sur fond de révolutions technologiques dont personne ne peut prédire les conséquences à terme sur l’emploi, les revenus, les inégalités, la sécurité, la vie privée ou même l’identité humaine. Ils tendent aujourd’hui à en rejeter la responsabilité sur l’État et ses acteurs les plus visibles.

    Les Français ont toujours attendu d’eux qu’ils trouvent les réponses à tous les problèmes, afin d’assurer le progrès social tout en maintenant l’ordre. Mais ils ont en même temps refusé de l’aider, au prétexte qu’ils n’ont plus confiance en eux et qu’ils ont leurs propres difficultés à résoudre. Certains sont même allés grossir les rangs populistes, nationalistes, corporatistes et égoïstes. Là est sans doute le principal danger : que des leaders irresponsables et/ou incompétents parviennent ainsi au pouvoir, par défaut, impatience ou lassitude, et imposent leurs « solutions » autoritaires et simplistes : on ferme tout et tout ira mieux… L’impasse serait alors totale et il serait difficile et long de lui trouver une issue.

    Convergence des luttes, divergence des revendications

    Les causes principales de la colère, de l’incompréhension et de l’impatience actuelle des citoyens sont donc plus subjectives et culturelles que rationnelles. Beaucoup de Français sont légitimement inquiets de leur quotidien difficile et de lendemains incertains. Mais il faut aussi mentionner leur goût pour le confort, leur hostilité naturelle au changement et au sacrifice, leur manque d’autonomie dans une société où l’État a longtemps infantilisé les citoyens.
    L’État n’est plus en mesure de répondre à toutes les questions. Il n’en a d’abord pas les moyens financiers : comment en même temps augmenter les salaires, réduire les impôts, investir pour l’avenir et réduire la dette nationale ? L’équation économique est insoluble. L’équation sociale l’est tout autant dans le climat actuel. Aucune réforme ne pourra désormais être mise en œuvre si elle n’a pas été d’abord expliquée, discutée, c’est-à-dire si une majorité des citoyens ne se l’est pas appropriée. À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, la démocratie doit être réinventée. L’éthique de conviction, omniprésente, doit céder sa place à celle de responsabilité.

    Un tournant social nécessaire

    Bien que les inégalités soient en France moins prononcées qu’on le dit, moins qu’avant et moins qu’ailleurs, la seule voie possible aujourd’hui pour sortir des blocages serait celle d’un tournant social. Il consisterait en un effort exceptionnel de redistribution de la part des catégories très aisées (par exemple le centile supérieur) à destination des très modestes (par exemple le décile inférieur). Sa valeur serait symbolique autant qu’économique. Il permettrait de calmer la colère des plus démunis, de donner meilleure conscience aux « donateurs », et surtout d’obtenir un soutien populaire pour les autres réformes, moins populaires, qu’il faudra mener.

    Ainsi, la réforme des retraites devrait être abordée par l’opinion comme une perspective d’avancée majeure pour l’équité sociale, plutôt que comme un moyen de réduire les pensions. Les citoyens résisteraient mieux aux mensonges largement diffusés et aux tentatives de manipulation de certaines catégories pour préserver des « régimes sociaux » devenus aussi injustifiés qu’injustes. La réforme permettrait aussi un rééquilibrage entre les pensions des hommes et des femmes, prendrait vraiment en compte la « pénibilité » du travail (en prévoyant de la réviser lorsqu’elle changera) et assurerait un équilibre automatique (mais négocié) en fonction de l’évolution de la situation objective du pays.

    Une nouvelle société fondée sur trois valeurs : réalisme, rationalité, responsabilité

    Ce volet social ne sera cependant pas suffisant pour affronter l’avenir et réduire l’incertitude qu’il induit dans tous les domaines. Il faudra le compléter par une transformation d’ordre psychologique. La société de consommation actuelle n’a guère d’avenir. Elle est en réalité davantage une société de consolation, qui engendre par nature beaucoup d’insatisfaction et de frustration. Elle est aussi une société de consumation, au propre comme au figuré, par ses effets délétères et inquiétants sur l’environnement. Il faudra donc la remplacer par une société plus sobre, plus durable pour la planète et moins dangereuse pour l’Humanité.

    Cela ne se fera pas sans l’appui des consommateurs et la mise en place de valeurs « post-matérialistes » : tolérance, empathie, écoute, solidarité, partage, bienveillance… Il n’est en effet plus possible aujourd’hui de raisonner, proposer ou réagir à partir de notions de gauche ou de droite ; elles sont obsolètes. Les Français vont devoir se rassembler pour inventer et mettre en œuvre une adaptation au monde, plutôt que de s’opposer et rechercher sans cesse le statu quo.

    Si elles sont engagées, ces transformations permettront à la France de se ressaisir et, pourquoi pas, de proposer un modèle au reste du monde. Entre les Tranquilles et les Fragiles, le pays devra s’appuyer sur un troisième groupe, celui des Agiles. Et fonder une société autour de trois valeurs essentielles, trop peu présentes aujourd’hui : réalisme, rationalité, responsabilité. Une nouvelle devise pour la République du futur.

    Gérard Mermet, 5 décembre 2019

  • Récompenser la chance des uns ou compenser la malchance des autres ?

    D’abord une évidence : la colère actuelle de nombreux Français qui se disent oubliés et maltraités par la société repose sur leur sentiment croissant d’inégalité et d’injustice. De fait, les écarts entre les individus se sont accrus entre les extrêmes de la pyramide sociale, que ce soit en matière financière (revenus, dépenses, patrimoines…) ou culturelle (accès, choix et usages des offres existantes). Dans le premier domaine (financier), ces écarts ont atteint des niveaux très élevés.

    Quels écarts de « valeur » accepter entre les individus ?

    Ce constat amène à se poser une question : un être humain (patron, sportif, acteur, chanteur, animateur, financier ou héritier…) peut-il dans certains cas en « valoir » plusieurs milliers d’autres, au seul prétexte qu’il se situe en haut dans la pyramide, qu’il est plus connu ou qu’il dispose de talents particuliers ? 

    Beaucoup le pensent et trouvent ces différences acceptables, voire indispensables au fonctionnement de la société. Ils les justifient généralement par l’existence de « marchés » concurrentiels, d’apports particuliers des « élites » ou des « célébrités » à l’économie (profits, dépenses, investissements) ou à la société ( divertissement, confort, etc.). Ces apports seraient le résultat de capacités rares, donc légitimement valorisées, selon la « loi » de l’offre et de la demande. Mais n’existe-t-il pas des limites à ce qui est « acceptable » ?  

    Les différences de capacités entre les individus ne sauraient évidemment être niées, même s’ils naissent en principe « égaux ». Il est non moins évident qu’elles sont souvent innées, tant en matière physique qu’intellectuelle ou mentale. D’autres sont acquises au cours de l’enfance, généralement grâce au milieu familial, aux réseaux et autres opportunités auxquelles il permet d’accéder.

    Y at-il un réel mérite à être intelligent, séduisant ou volontaire ?

    Quel est alors le « mérite » personnel de celui qui est doté de ces atouts, s’il « réussit » sa vie (notamment professionnelle) mieux que ceux qui ne les ont pas reçus en cadeau, à leur naissance ou lors de leur développement ? Personne n’est véritablement responsable de son apparence, de son caractère ou de ses dispositions. Chacun peut, sans doute, les améliorer au cours de son existence. Mais on peut aussi considérer que c’est plus facile à ceux qui disposeront des moyens nécessaires (argent, temps, relations…) et de certains traits de caractère (volonté, motivation, persévérance, confiance en soi…), en grande partie aussi « innés » ou développés dans un environnement familial favorable. On en revient alors à la question initiale.

    Cette question peut être reformulée ainsi : pourquoi celui qui a eu le plus de « chance » devrait-il être en plus récompensé pour cela ? Ne devrait-il pas au contraire faire preuve de gratitude envers le sort initial qui lui a été favorable, d’humilité et d’empathie à l’égard de ceux qui ont été moins dotés ? S’il ne se comporte pas spontanément ainsi, la société ne devrait-elle pas lui suggérer de le faire en limitant les récompenses qu’elle lui attribue ?

    Les nombreux avantages (fortune, gloire, et autres traitements de faveur…) accordés à ceux qui sont déjà privilégiés par leur hérédité et leur milieu d’origine sont en réalité des « primes » supplémentaires, souvent injustes ou en tout cas excessives. Il ne paraîtrait donc pas insensé que les « Tranquilles » (par nature beaucoup moins sensibles à la conjoncture et aux difficultés qu’elle engendre), peut-être aussi les « Agiles » (plus vulnérables mais dotés de capacités de rebond en cas de difficulté) se sentent redevables envers les « Fragiles » (ceux qui restent aux marges de la société et s’éloignent de plus en plus de son centre). Surtout dans la période de transition inédite et difficile que nous traversons.

    Un renversement de paradigme

    Plutôt que de  récompenser la « chance » des uns par des salaires mirobolants, des marques de considération et bien d’autres privilèges, la société serait ainsi en droit (et en devoir) de compenser la moindre chance des autres. Elle le fait en partie avec la redistribution. Mais, bien que coûteuse, elle s’avère aujourd’hui impuissante à réduire les écarts.

    Au lieu (ou en plus) d’agir par le bas, on pourrait alors le faire par le haut, de diverses façons. En incitant les « Tranquilles » au partage, au don, à l’implication dans des actions humanitaires, environnementales. En plafonnant certains de leurs avantages, notamment financiers, à des niveaux « acceptables » (à définir). En décidant d’une progressivité accrue des droits de succession des plus riches, afin de ne pas accroître mécaniquement les écarts, que l’on ne saurait pour le coup justifier par le « mérite » des héritiers.

    Or, la logique de « marché » qui prévaut dans le recrutement, la rémunération et le traitement des « élites » contemporaines aboutit exactement à la conséquence inverse, avec la hausse des inégalités (saisissante entre le premier et le dernier centile), cause de la grande frustration qui s’exprime aujourd’hui.  

    Un débat de fond à engager

    Faut-il donc récompenser la « chance » des uns ou compenser la « malchance » des autres ? Probablement les deux, mais dans quelle mesure, et de quelles façons ? Le débat sur ce sujet, présenté volontairement ici en forme de provocation, me paraît essentiel pour inventer un avenir acceptable par tous.

    Mais il faudra le conduire de façon collective, apaisée, réaliste, rationnelle, hors des idéologies ou des habitudes. En privilégiant l’éthique de responsabilité sur celle de conviction. En se situant davantage sur le terrain de la philosophie et de la « morale » que sur celui de la politique ou de l’économie. La colère de nombreux Français pourrait alors s’estomper. Ils pourraient non seulement se réconcilier avec les « élites » de la nation, mais aussi entre eux. Une utopie réalisable. 

    Gérard Mermet, tiré de l’article publié sur le site WEDemain.fr le 3 décembre 2018