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Pourquoi ça craque

Face aux grèves aux tensions qui traversent le pays depuis plus d’un an, et aux mouvements qui les accompagnent, chacun doit évidemment s’interroger. Pourquoi tant de plaintes, de frustrations, de colère, de haine aussi, souvent de violence, verbale, physique ou matérielle ? Comment y répondre ? Que deviendra la France si ses habitants refusent le monde qui vient et rejettent les adaptations nécessaires pour y trouver une place ? Comment aider ce pays à vaincre ses démons ?
La première réaction de l’observateur doit être celle de l’empathie. Car on ne peut sans raisons se plaindre aussi souvent et bruyamment, abandonner une partie de son salaire (lorsqu’on en a un) pour aller manifester, affronter la pluie, le froid ou parfois les forces de l’ordre. Il faut donc d’abord chercher à comprendre pourquoi ces mouvements sont massifs et durables, et bénéficient d’un soutien important de l’opinion. Et l’on constate alors que leurs motivations profondes ne sont pas celles que l’on croit.

Des inégalités de revenus exagérées

La raison la plus souvent invoquée est d’ordre matériel. La plupart des Français considèrent les écarts de revenus comme indécents et injustifiables entre les Tranquilles, qui se situent tout en haut de la pyramide sociale, sans risque d’en redescendre, et les Fragiles, qui doivent vivre avec peu, le plus souvent à crédit, avec la peur d’avoir de moins en moins, voire de tout perdre. À commencer par leur emploi, puis leur maison et, surtout, leurs espoirs d’une vie meilleure pour eux et leurs enfants.
Le rôle de l’observateur est de mesurer, le plus objectivement possible, l’ampleur de ces écarts et leur évolution. À cet égard, les chiffres fournis par les organismes les plus fiables (INSEE en tête) montrent en la matière une forte et régulière diminution des inégalités de revenus depuis les années 1950 jusqu’à la crise de 2008. Elle a été suivie d’une stagnation, puis d’une légère amélioration depuis 2018, qui reste largement ignorée.

À cette comparaison dans le temps, on peut ajouter une comparaison dans l’espace. Elle indique sans ambiguïté que la France est l’un des pays les moins inégalitaires au monde. Les écarts entre les revenus des deux déciles extrêmes sont divisés par quatre après redistribution. Mais toute misère est d’abord relative. Les Français ne supportent plus, à juste titre, de voir les salaires exorbitants révélés par les médias et de les comparer au leur.

N.B. On peut modifier à la marge ce constat en changeant la façon de le mesurer. Comparer les 0,1% de la population aux deux bouts de l’échelle accroît évidemment les écarts de revenus par rapport à ceux mesurés entre les 1%, les 10% ou les 20% opposés. Dans un pays viscéralement attaché à l’égalité (pour soi, d’abord…), ces écarts sont symboliquement très dommageables. Ils devront être réduits.

Des inégalités de patrimoine sous-estimées

On observera par ailleurs que les inégalités sont plus spectaculaires en ce qui concerne les patrimoines, alors qu’on en parle beaucoup moins. C’est pourtant le patrimoine qui, plus que les revenus, assure la sécurité financière de certains et provoque la fragilité des autres. En période d’incertitude, il permet de compléter les revenus des retraités. Il favorise aussi la prospérité de ceux qui héritent et accroît ainsi les inégalités. Or, les écarts se sont sensiblement accrus au cours des dernières années.

Des médias influents…

L’allergie aux inégalités ne suffit pas, cependant, à expliquer la grogne de nos « mécontemporains ». Même si ce n’est pas « médiatiquement correct », il faut aussi évoquer le rôle joué par les médias dans la montée des colères. En précisant que beaucoup ne sont pas vraiment conscients de leur influence, ce qui atténue leur responsabilité. De peur d’être accusés d’être insensibles à la misère, d’être trop « parisiens », ou pour faire oublier qu’ils sont détenus par de riches propriétaires, beaucoup ont ainsi accordé une très large tribune aux Gilets Jaunes, comme ils le font aujourd’hui aux opposants à la réforme des retraites. Ils ont beaucoup donné la parole à leurs « représentants » ou, à défaut, à certains de leurs membres, qui expriment avec conviction et souvent avec talent le point de vue des « petits », des « vraies gens », même s’il s’accompagne de quelques contre-vérités.

Par ailleurs, certains commentateurs, parfois insuffisamment informés des données réelles et de leurs évolutions, ont bâti leurs analyses sur le « socialement correct », se montrant très compréhensifs à l’égard des plaignants. Peut-être ont-ils craint d’être pris à parti ou de perdre leur crédit (et leur audience) en apparaissant comme des nantis, vivant dans un autre monde. Une crainte confirmée par les menaces reçues par certains ou les injures proférées sur les réseaux sociaux.

… et peu indulgents envers le pouvoir

C’est sans doute aussi pourquoi les médias n’ont pas ménagé le gouvernement, lui reprochant la moindre maladresse dans sa communication, scrutant le moindre signe d’arrogance ou d’indécision, entretenant ou créant la polémique à tout propos. Ils n’ont en revanche pas assez rappelé à quel point la grogne s’est accumulée depuis longtemps, se déchargeant soudain sur la seule personne du nouveau chef de l’État, pris pour bouc-émissaire. À leur décharge, il faut dire que les efforts de pédagogie effectués par certains médias n’a pas eu beaucoup d’effet sur une opinion aussi défiante envers eux qu’à l’égard des responsables politiques. De sorte que l’irrationalité règne dans le pays.

Le poids croissant des sentiments et celui, décroissant, de l’État

La relative faiblesse des causes « objectives » des mouvements en cours n’empêche pas leur réalité. Elle s’explique donc par d’autres raisons, plus subjectives. La première est le sentiment, justifié, d’abandon de certaines populations. Beaucoup n’ont ainsi réalisé que tardivement à quel point le monde change, du fait des menaces qui pèsent sur lui : environnement ; tensions sociales, migratoires ou religieuses ; guerre économique ; terrorisme. Le tout sur fond de révolutions technologiques dont personne ne peut prédire les conséquences à terme sur l’emploi, les revenus, les inégalités, la sécurité, la vie privée ou même l’identité humaine. Ils tendent aujourd’hui à en rejeter la responsabilité sur l’État et ses acteurs les plus visibles.

Les Français ont toujours attendu d’eux qu’ils trouvent les réponses à tous les problèmes, afin d’assurer le progrès social tout en maintenant l’ordre. Mais ils ont en même temps refusé de l’aider, au prétexte qu’ils n’ont plus confiance en eux et qu’ils ont leurs propres difficultés à résoudre. Certains sont même allés grossir les rangs populistes, nationalistes, corporatistes et égoïstes. Là est sans doute le principal danger : que des leaders irresponsables et/ou incompétents parviennent ainsi au pouvoir, par défaut, impatience ou lassitude, et imposent leurs « solutions » autoritaires et simplistes : on ferme tout et tout ira mieux… L’impasse serait alors totale et il serait difficile et long de lui trouver une issue.

Convergence des luttes, divergence des revendications

Les causes principales de la colère, de l’incompréhension et de l’impatience actuelle des citoyens sont donc plus subjectives et culturelles que rationnelles. Beaucoup de Français sont légitimement inquiets de leur quotidien difficile et de lendemains incertains. Mais il faut aussi mentionner leur goût pour le confort, leur hostilité naturelle au changement et au sacrifice, leur manque d’autonomie dans une société où l’État a longtemps infantilisé les citoyens.
L’État n’est plus en mesure de répondre à toutes les questions. Il n’en a d’abord pas les moyens financiers : comment en même temps augmenter les salaires, réduire les impôts, investir pour l’avenir et réduire la dette nationale ? L’équation économique est insoluble. L’équation sociale l’est tout autant dans le climat actuel. Aucune réforme ne pourra désormais être mise en œuvre si elle n’a pas été d’abord expliquée, discutée, c’est-à-dire si une majorité des citoyens ne se l’est pas appropriée. À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, la démocratie doit être réinventée. L’éthique de conviction, omniprésente, doit céder sa place à celle de responsabilité.

Un tournant social nécessaire

Bien que les inégalités soient en France moins prononcées qu’on le dit, moins qu’avant et moins qu’ailleurs, la seule voie possible aujourd’hui pour sortir des blocages serait celle d’un tournant social. Il consisterait en un effort exceptionnel de redistribution de la part des catégories très aisées (par exemple le centile supérieur) à destination des très modestes (par exemple le décile inférieur). Sa valeur serait symbolique autant qu’économique. Il permettrait de calmer la colère des plus démunis, de donner meilleure conscience aux « donateurs », et surtout d’obtenir un soutien populaire pour les autres réformes, moins populaires, qu’il faudra mener.

Ainsi, la réforme des retraites devrait être abordée par l’opinion comme une perspective d’avancée majeure pour l’équité sociale, plutôt que comme un moyen de réduire les pensions. Les citoyens résisteraient mieux aux mensonges largement diffusés et aux tentatives de manipulation de certaines catégories pour préserver des « régimes sociaux » devenus aussi injustifiés qu’injustes. La réforme permettrait aussi un rééquilibrage entre les pensions des hommes et des femmes, prendrait vraiment en compte la « pénibilité » du travail (en prévoyant de la réviser lorsqu’elle changera) et assurerait un équilibre automatique (mais négocié) en fonction de l’évolution de la situation objective du pays.

Une nouvelle société fondée sur trois valeurs : réalisme, rationalité, responsabilité

Ce volet social ne sera cependant pas suffisant pour affronter l’avenir et réduire l’incertitude qu’il induit dans tous les domaines. Il faudra le compléter par une transformation d’ordre psychologique. La société de consommation actuelle n’a guère d’avenir. Elle est en réalité davantage une société de consolation, qui engendre par nature beaucoup d’insatisfaction et de frustration. Elle est aussi une société de consumation, au propre comme au figuré, par ses effets délétères et inquiétants sur l’environnement. Il faudra donc la remplacer par une société plus sobre, plus durable pour la planète et moins dangereuse pour l’Humanité.

Cela ne se fera pas sans l’appui des consommateurs et la mise en place de valeurs « post-matérialistes » : tolérance, empathie, écoute, solidarité, partage, bienveillance... Il n’est en effet plus possible aujourd’hui de raisonner, proposer ou réagir à partir de notions de gauche ou de droite ; elles sont obsolètes. Les Français vont devoir se rassembler pour inventer et mettre en œuvre une adaptation au monde, plutôt que de s’opposer et rechercher sans cesse le statu quo.

Si elles sont engagées, ces transformations permettront à la France de se ressaisir et, pourquoi pas, de proposer un modèle au reste du monde. Entre les Tranquilles et les Fragiles, le pays devra s’appuyer sur un troisième groupe, celui des Agiles. Et fonder une société autour de trois valeurs essentielles, trop peu présentes aujourd’hui : réalisme, rationalité, responsabilité. Une nouvelle devise pour la République du futur.

Gérard Mermet, 5 décembre 2019