Auteur/autrice : Nicolas Solerieu

  • Charlie et après…

    En anglais, manifestation se dit demonstration. C’est sans doute le mot le plus approprié pour qualifier ce qui s’est passé dimanche 11 janvier 2015. Le rassemblement de la nation fut en effet une démonstration de force magistrale, qu’aucun incident ne vint pour une fois troubler. Une réaction sans ambiguïté à la barbarie et à l’abjection. Une réussite collective inédite et précieuse, car porteuse de sens et d’avenir, si l’on parvient à prolonger cet état de grâce. Les Français ont en effet montré qu’ils pouvaient se réconcilier, au moins pour un jour, après des années marquées par la montée de la défiance, de la colère, de la frustration, de la déception, de la désespérance. Se réconcilier aussi avec les institutions et les gouvernants, qu’ils ne cessent habituellement d’accuser d’incompétence, d’incapacité ou de faiblesse.

    Cette journée magique et romantique peut-elle être alors le début d’une nouvelle époque, qui permettra de résoudre les problèmes du pays, bien au-delà du terrorisme, dont on peut penser qu’il n’est pas aujourd’hui le plus grave (et espérer qu’il ne le sera pas non plus demain) ? Ne sombrons pas dans l’angélisme et le « bisounoursisme ». Des millions de citoyens ont écrit ensemble une magnifique page d’histoire ; il faudra réunir quelques conditions pour qu’elle soit le début d’un chapitre entier, et glorieux, du Roman national.

    La première condition est que les Français, qui savent se retrouver dans l’émotion (en 1944, 1998, 2015 ou le temps d’un Téléthon…) ou dans le refus (de la violence, mais aussi des réformes et des sacrifices qu’elles impliquent) fassent preuve de la même unité dans la raison et dans l’action. Cela suppose d’abord que les différents acteurs de la société (partis et dirigeants politiques, institutions, responsables économiques, syndicats, médias…) se mettent vraiment, et si possible exclusivement, au service de l’intérêt général. Et qu’ils envoient aux citoyens des signes crédibles d’exemplarité, de confiance, de compréhension. Cela nécessite que les citoyens sortent à leur tour du déni et du dénigrement. Qu’en contrepartie des droits qu’ils défendent ou revendiquent, ils s’imposent quelques obligations, morales et pratiques : responsabilité à l’égard de la collectivité, des générations futures et de la planète ; participation à l’effort général ; respect et bienveillance à l’égard des « autres ». Ainsi, le droit à l’expression, à la critique ou à l’impertinence, gagnerait sans doute à être assortie d’une réflexion sur le fond et la forme qu’elles peuvent afin de ne pas meurtrir les destinataires (directs ou indirects) dans leur esprit ou dans leur âme. Toutes les démocraties n’ont pas les mêmes réponses à cette question, ce qui justifie qu’on se la pose.

    L’union nationale demande aussi que chacun accepte l’idée même de mettre en doute ses propres opinions et convictions : si elles ne sont pas unanimement partagées par les autres, qui ne sont pas forcément incultes, ignorants ou méchants, n’est-ce pas le signe qu’il ne peut y avoir de certitude absolue dans un monde complexe ? Ou qu’il peut exister plusieurs réponses, attitudes, comportements également acceptables. Alors, il faut en débattre sereinement et dans un esprit positif, faire preuve d’humilité et d’ouverture d’esprit en acceptant d’expérimenter des solutions proposées par les « autres », lorsqu’on n’a pu les convaincre que les nôtres sont meilleures. Puis aider en toute bonne foi à les mettre en place et à les évaluer. Et avancer ainsi, par essais et erreurs, dans l’unité et la bonne volonté.

    Cette attitude de tolérance et de remise en cause vaut aussi pour les questions religieuses. L’islam devra ainsi définir plus précisément ce qu’il est, les modes de vie qu’il recommande ou « impose », accepter sans ambiguïté les principes de la République dans laquelle il s’intègre, désigner des représentants indiscutables et indiscutés. Ce sont les conditions pour que cessent les malentendus. De son côté, la République devra s’interroger sur son identité et sur sa définition de la laïcité.
    Toutes les parties prenantes du pays, des citoyens aux partis politiques, en passant par tous les corps intermédiaires, devront ainsi participer au redressement national pour qu’il se produise. Cela nécessite une refonte de la démocratie. Le peuple devrait y jouer un rôle majeur, car il en est le fondement et la finalité, et parce qu’il dispose aujourd’hui de nouveaux pouvoirs dans la « société horizontale » issue de la révolution numérique. Il devra à la fois encourager les dirigeants, élus et intermédiaires, et faire pression sur eux pour qu’ils se montrent à la hauteur des enjeux, abandonnent eux aussi leurs certitudes, engagent de véritables débats, et soient les vecteurs privilégiés de l’union nationale nécessaire.

    Ce sont là quelques pistes et conditions pour conserver, prolonger et même amplifier l’élan magnifique du 11 janvier. Pour redresser le pays, il fallait d’abord redresser la tête. Après nous être sentis symboliquement Charlie, nous devons trouver de bonnes raisons de nous sentir véritablement et fièrement Français. Mais aussi européens, car l’Europe devrait nous aider à inventer notre avenir. Et citoyens du monde, car nous l’habitons et en avons provisoirement la responsabilité.

    Gérard Mermet

    12 janvier 2015

  • Le G1000 France, un projet pour la démocratie

    Le projet de création d’un G1000 France repose d’abord sur deux constats complémentaires. Le premier est l’indéniable dégradation de la situation économique et sociale du pays, dont témoignent de nombreux indicateurs (chômage élevé, faible croissance, innovation insuffisante, relations sociales conflictuelles, pessimisme record…). Aux factures économiques se sont ajoutées les fractures sociales. L’anémie a été amplifiée par l’anomie, incapacité des individus à se reconnaître dans un système de valeurs commun.

    Le second constat est la spectaculaire montée de la méfiance et même de la défiance entre les citoyens et les responsables politiques et institutionnels, mesurée par de multiples enquêtes. Le résultat est une incapacité patente du « modèle républicain » à tenir ses promesses de liberté, égalité, fraternité. Elle se traduit par la montée du communautarisme et celle de la xénophobie, l’aggravation des tensions, la radicalisation des opinions, la tentation de l’isolement, la résurgence des « classes sociales » et des affrontements qui l’accompagnent inévitablement. Bref, l’impossibilité à vivre ensemble.

    La démocratie en question

    Notre conviction est que cette situation est le résultat d’un dysfonctionnement de la démocratie dans le pays. Les citoyens ne participent à la vie nationale que de façon discontinue, lors d’élections auxquelles ils sont de moins en moins nombreux à participer. Entre deux élections, ils expriment leur déception, frustration, inquiétude ou colère dans la rue, au travail, dans les sondages ou sur Internet, ce qui rend le climat social encore plus délétère. Les discours des élus apparaissent ainsi de moins en moins audibles et crédibles, les réformes de moins en moins acceptées et suivies d’effets. Elles sont aussi de plus en plus timorées, de peur de mettre le feu quelque part et d’embraser le pays.

    C’est donc la démocratie qu’il faut renouveler, afin de recréer un lien entre les citoyens et leurs représentants. Les adaptations nécessaires au monde nouveau, qui ont été réalisées dans de nombreux pays développés, ne pourront être mises en place chez nous que si les Français peuvent se les approprier et non plus les subir; c’est l’une des idées fondatrices du projet. Cela implique que chacun puisse participer au processus, depuis la réflexion sur les grands défis du moment jusqu’à la mise en place de propositions de réformes adaptées, courageuses, élaborées ensemble et décidées au nom du seul intérêt général.

    Un projet réalisable, ici et maintenant

    Le projet n’est pas une simple utopie. Des initiatives semblables ont déjà été mises en place avec succès en Belgique, et de nombreuses autres ont vu le jour ailleurs : Irlande, Islande, Pays-Bas, Brésil, Canada, États-Unis, Australie…

    Le projet est d’autant plus réalisable que notre société a connu depuis une quinzaine d’années des transformations considérables, sous l’effet notamment de la révolution numérique. Elle n’est plus de fait aujourd’hui verticale et hiérarchisée, mais horizontale et égalitaire. Elle se veut de moins en moins dépendante des pouvoirs établis, mais de plus en plus collaborative, s’appuyant sur une intelligence collective qui est déjà à l’oeuvre dans de nombreux domaines (par exemple en matière de consommation). C’est sur ces deux leviers de l’horizontalité et de la collaboration que le G1000 va s’appuyer. Enfin, et surtout, il se trouve que les Français se disent, dans une très grande majorité, désireux de participer au renouvellement de la démocratie.


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    Précisons que notre initiative est totalement indépendante, sur le plan politique et idéologique. Elle n’a pas pour objet un affrontement avec les acteurs politiques, économiques ou sociaux, élus ou désignés, ou de les mettre en difficulté. Il s’agit au contraire de restaurer par cette initiative et par celles qui suivront le lien de confiance qui s’est progressivement désagrégé entre eux et les citoyens. Le G1000 sera pour eux l’occasion de montrer leur attachement à un renouvellement de la démocratie, à l’implication et aux propositions des citoyens, sans lesquels ils ne peuvent plus gouverner efficacement. Lorsque cette participation citoyenne aura montré son efficacité, l’objectif sera de l’institutionnaliser, afin qu’elle soit partie prenante du mode de gouvernance du pays.

    Une méthode adaptée et innovante

    Le G1000 sera constitué d’un échantillon véritablement représentatif de la population française : 1000 personnes tirées au sort, avec l’aide d’un institut spécialisé. La méthode mise en place sera déterminante quant à l’obtention de propositions concrètes, ayant une réelle faisabilité, une probable efficacité. Le processus comprendra dix étapes : choix des thèmes ; information préalable ; recrutement des participants ; information préalable ; création d’un climat d’empathie ; délibérations ; recueil et synthèse des propositions ; recueil de commentaires et suggestions émises par l’ensemble des citoyens ; vote final ; présentation aux responsables concernés.

    Le G1000 sera largement relayé par les médias, tant classiques (télévision, presse, radio) que numériques (réseaux sociaux, forums…), sans lesquels il n’est pas possible de faire bouger les choses ou les gens. Les délibérations seront en tout ou partie retransmises en direct. Des observateurs (journalistes, experts, chercheurs…) pourront y assister, de même que des acteurs et responsables politiques, économiques, sociaux, dans des conditions à définir. Le soutien objectif, bienveillant, mais bien sûr vigilant) des médias et de l’ensemble des intermédiaires (syndicats, élus et représentants de toute sorte…), quelle que soit leur orientation politique ou idéologique, sera d’ailleurs l’une des clés de la réussite du projet.

    Un appel aux citoyens de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens

    La conviction qui nous anime est que la mise en oeuvre des adaptations et réformes à conduire pour redresser le pays dépend de la capacité de les faire émerger de la population. C’est en effet la condition pour qu’elle y adhère. Car cela change tout. Avec le G1000, chacun pourra apporter son concours à la réflexion générale, proposer des idées, discuter sereinement de celles des autres (et prendre conscience que personne ne détient seul la « vérité »), puis de demander aux acteurs de la société de les expérimenter.

    Il s’agit donc de permettre aux Français de s’approprier individuellement le processus d’adaptation au monde nouveau, et de dessiner collectivement la place que le pays doit y jouer. Cela nécessite de transformer la relation entre l’État et les citoyens, et de « réformer la réforme ». La tâche est complexe, mais c’est la condition pour éviter une révolution, et les catastrophes qui l’accompagneraient.

    Ce projet est nécessaire, urgent, possible. Il est enthousiasmant pour tous ceux qui voudront bien s’y associer, et accepter de « jouer le jeu ». Il faudra d’abord en définir les règles : priorité à l’intérêt général, créativité, empathie, bienveillance, bonne volonté, bonne foi, bon sens… Sans oublier bien sûr le courage, car il faudra accepter de remettre en question certaines de nos certitudes, habitudes et attitudes. L’enjeu est de léguer à nos enfants un pays en meilleur état (avec aussi un « meilleur » État), réconcilié avec lui-même, le monde et l’avenir.

    Les institutions et leurs dirigeants ne sont en effet plus en mesure aujourd’hui de résoudre seuls les problèmes liés à la mondialisation, à la révolution technologique, à la crise européenne, aux menaces environnementales et à bien d’autres défis inédits. Ni de saisir seuls les formidables opportunités que cette époque recèle. Il leur faut compter sur l’engagement, l’imagination, la volonté et l’énergie des citoyens. Car il est vrai que « l’État, c’est nous » !

    Gérard Mermet, pour le collectif G1000 France, février 2015