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J’ai fait un rêve : de l’IA à l’EA

La nuit du 31 décembre 2025 marqua pour moi la fin d’une année que je qualifierai globalement et familièrement de « pourrie », et que j’étais particulièrement heureux de quitter. Je fus donc ravi, après avoir admiré les feux d’artifice de minuit, de m’endormir en 2026, au seuil d’une nouvelle année que je souhaite bonne à tous.

Très vite, j’entrai dans une phase de sommeil profond (la consommation d’alcool, bien que modérée, ayant peut-être favorisé cet endormissement rapide...). Et je me mis à rêver lorsque arriva la première phase de sommeil paradoxal. Au centre de ce songe étonnant se trouvait un individu dont je ne distinguai pas clairement le visage, parlant devant un large auditoire, visiblement passionné. Je compris qu’il s’agissait d’un scientifique, qui présentait les résultats d’une étude qu’il avait menée avec son équipe, au sein de son laboratoire. Laissez-moi vous conter cette histoire, en forme de fable, telle qu’elle m’est apparue en rêve. Ou telle que je l’ai inventée...

Des populations sous influences

L’orateur sans visage rappela d’abord que les sociétés humaines, même démocratiques, sont de fait dirigées par les « leaders » (politiques, économiques, sociaux, scientifiques, médiatiques, culturels...) qui influencent les individus en exerçant sur eux leurs pouvoirs.

Il expliqua que leur statut même de leader, dans leurs domaines respectifs, les conduit tout naturellement à influer sur la vie de leurs semblables. Les politiciens décident des lois et des orientations majeures du pays. Les chefs d’entreprises (surtout les grandes) développent et commercialisent des produits et des services qui modifient les habitudes des consommateurs.

Les acteurs du système culturel, quant à eux, créent des œuvres (films, musiques, livres, pièces de théâtre...) qui influencent également leurs publics, par leur leur style et la vision du monde qu’ils portent. Les scientifiques travaillent sur des innovations censées rendre la vie plus facile, plus longue, et le monde « meilleur ». Les médias, traditionnels ou numériques, et les autres « influenceurs » jouent un rôle croissant d’information. Parfois de désinformation.

Trop de testostérone...

L’homme sans visage expliqua ensuite que de nombreux leaders français de toutes disciplines avaient participé à l’étude, au même titre que la population générale, de faopn à représenter un échantillon national statistiquement représentatif. Afin que les résultats ne soient pas biaisés, aucun ne savait dans quel but précis l’étude était conduite ; elle était officiellement destinée à mieux connaître l’état sanitaire du pays.Tous se prêtèrent ainsi à des tests et analyses physiques, physiologiques ou psychiques.

Le résultat le plus important (mais pas le plus surprenant) était que le taux moyen de testostérone des acteurs de la société française était sensiblement plus élevé que celui de la population dans son ensemble. Et surtout, de façon moins attendue, que leur taux de sérotonine était plus faible. Le chercheur expliqua à ce propos que c’est la volonté des acteurs de « réussir », de « gagner », de « sortir du lot », de « s’imposer » et parfois d’« imposer » leurs points de vue, qui est à l’origine de la motivation et du « succès » de la plupart d’entre eux.

Beaucoup considèrent ainsi que la vie est une compétition, assortie d’une concurrence acharnée et d’un rapport de force permanent, dont il faut sortir gagnant pour exister à leurs propres yeux, tout en s’appuyant sur le regard des autres. Selon l’orateur, la forte présence de testostérone chez ces acteurs est à la fois la cause majeure de leur accès à ce statut, et sa conséquence, car leur pouvoir s’accroît pendant qu’ils l’exercent.

... et pas assez de sérotonine

A l’inverse, la faible présence de sérotonine, généralement associée à d’autres comportements tels que l’empathie, la compassion, l’altruisme, la tolérance ou l’harmonie (elle est souvent qualifiée d’« hormone du bonheur ») fut présentée comme un déficit national, une cause majeure de la difficulté des Français à « vivre ensemble », à considérer que la vie doit être placée sous le signe de la collaboration plutôt que de la compétition. Il estimait que ce handicap national était dû autant à un taux de sérotonine inférieur à celui d’autres pays qu’à un taux de testostérone plus élevé, en particulier dans le monde politique, (exception faite des États-Unis de Donald Trump, précisa l’orateur...). Il se proposait donc de réaliser une étude internationale, dès qu’il parviendrait à réunir le budget nécessaire.

Mais le personnage principal de mon rêve alla plus loin encore. Il expliqua qu’il avait, avec l’aide de scientifiques spécialisés dans les neurotechnologies, développé un moyen de « booster » le taux de sérotonine des individus. Il consistait, selon lui, à diffuser par tout moyen des ondes de type Bêta, semblables à celles émises par le cerveau (13 à 30 Hz) à destination des personnes dont on souhaitait accroître l’empathie. Une autre étude, effectuée en secret par le groupe, avait montré, précisa-t-il, que cela favorisait effectivement leur empathie...

L’émergence de valeurs « post-individualistes »...

C’est à ce moment précis, malheureusement que mon rêve s’arrêta. J’étais réveillé et ne pouvais le prolonger, redevenir le « spectateur » endormi que j’avais été juste avant. Je notai cependant les informations dont je me souvenais encore précisément, ce qui était très rare lors de mes rêves nocturnes. Je tentai alors d’imaginer les conséquences de ces recherches, si elles étaient avérées, et de ces moyens d’action, s’ils étaient approfondis. Plusieurs m’apparurent immédiatement, aux conséquences heureuses, tant pour le pays et ses habitants que pour l’ensemble de la planète.

D’abord, les acteurs de notre société, politiques notamment, seraient davantage « connectés » aux attentes de la population, plus sensibles à ses difficultés. Et surtout plus aptes à en débattre de façon apaisée, à travailler ensemble pour inventer des compromis « synergiques » (tels que le résultat est plus grand que la somme des parties). Les incivilités seraient aussi a priori moins nombreuses du fait d’un plus grand respect d’autrui. Il en serait de même des inégalités (aujourd’hui croissantes et de plus en plus mal supportées), et des conflits (violences, actes terroristes, cyberattaques, guerres...).

Les équilibres économiques et environnementaux seraient également favorisés par des efforts partagés. La prise en compte du long terme permettrait de se montrer plus responsables envers les générations à venir. Les points de vue, arguments et suggestions des autres seraient davantage écoutés et intégrés. L’égocentrisme ambiant ferait ainsi place à des valeurs « post-individualistes » : empathie, altruisme, respect, tolérance, écoute, partage, courage...

Mon enthousiasme diminua d’un cran lorsque je réfléchis aux inconvénients possibles d’un accroissement du taux de sérotonine des acteurs (nationaux ou internationaux) dont on peut considérer qu’il est trop faible. Ce serait d’abord une action clandestine, car elle supposerait le plus souvent d’agir à l’insu des personnes concernées, sans leur consentement, ce qui est a priori illégal. C’est pourtant ce que pratiquent les publicités subreptices (invisibles à l’œil mais perçues par le cerveau) ou les « placements de produits ». C’est ce que proposent par milliers les « trolls » diffusés sur les réseaux sociaux. C’est aussi le fondement de la technique du « nudge » (méthode d’influence des décisions individuelles par des incitations subtiles, exploitant les biais cognitifs) et d’autres techniques de « neuromarkeing ».

On doit surtout se demander si ces « manipulations », faites au nom de la morale, sont moralement acceptables. Elles s’apparentent au transhumanisme, qui prône « l’individu augmenté », avec notamment la fusion cerveau-puce électronique. Elles sont discutables ou critiquables, même si les « prothèses » permettent depuis longtemps de restaurer des fonctions humaines disparues, et même de les augmenter (comme dans le cas d’athlètes équipés de prothèses de jambes, qui peuvent courir plus vite que ceux qui ont encore leurs jambes).

On doit enfin s’interroger sur la tentation, probable, de proposer ou d’imposer ces manipulations aux personnes privées, en leur vantant ses avantages personnels et collectifs. Pour améliorer le bien commun et développer la démocratie, ou pour rendre les populations plus vulnérables dans les dictatures.

L’EA plus forte que l’IA ?

La mise en œuvre de ce que l’on pourrait appeler l’« empathie artificielle » (EA) reste bien sûr à valider et à réaliser, à l’issue d’une réflexion à la fois sociale, morale, légale et scientifique. Si elle est un jour souhaitable et réalisable, l’EA pourrait en tout cas s’avérer plus forte et utile que l’intelligence artificielle (IA).

Notons aussi que si l’on poursuit et valide le rêve d’un monde meilleur parce que plus empathique, cela permettra de nouveau à la France d’offrir au monde une innovation majeure (révolutionnaire, même). Comme elle avait su le faire en inventant ou développant l’automobile, l’avion, la bicyclette, la montgolfière, le vaccin, la carte à puce, le parachute, la transfusion sanguine, et d’autres nouveautés.
J’espère en tout cas que la France trouvera en cette année 2026 le moyen de se réveiller, de se montrer plus active, plus réactive et plus créative. Cette année pourrait alors être celle du « rebond » nécessaire.

Gérard Mermet, article publié sur le site Atlantico.fr le 10 janvier 2026