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La question de l’émigration, plus inquiétante que celle de l’immigration ?

Beaucoup de Français, et certains partis politiques avec eux, se focalisent sur la question de l’immigration. Elle serait responsable à leurs yeux des grands maux de l’époque : chômage ; difficulté de vivre ensemble ; perte de l’identité nationale ; menace d’invasion puis de domination (suivie d’une « soumission », comme le suggère Houellebecq dans son dernier roman) par une culture incompatible avec la nôtre, etc. Mais personne ne semble s’inquiéter vraiment d’une autre question, exactement inverse : celle de l’émigration. Elle me paraît pourtant importante et inquiétante, si l’on prend la peine de l’examiner sans passion. Un exercice d’ailleurs plus facile que pour l’immigration, car le sujet suscite moins de polémiques. La raison peut donc y trouver sa place.

Des départs massifs

Les mouvements de départs de France sont éloquents : les délocalisations d’emploi se sont multipliées vers les pays d’Asie ou de l’Est de l’Europe. Les ménages fortunés s’exilent depuis des années vers des cieux fiscalement plus cléments (même si certains reviennent pour « régulariser » leur situation). Des entrepreneurs choisissent de s’installer dans des lieux plus ouverts à l’innovation, dotés d’une administration moins tatillonne, où le financement est plus facile à obtenir et l’enrichissement moins « honteux ». Des jeunes diplômés partent vers des contrées où ils peuvent se voir confier des responsabilités plus rapidement qu’en France, et dans lesquelles la « génération Y » est considérée avec admiration plutôt qu’avec dédain par les plus anciens. Les plus qualifiés cèdent aux appels des pays dans lesquels ils peuvent valoriser leur compétence et enrichir leur expérience. Des chômeurs vont tenter leur chance dans des régions « émergentes » où l’on trouve bien plus facilement du travail.

Des arrivées moins nombreuses

A l’inverse, les flux d’immigration sont plutôt faibles. La France n’est pas la destination favorite des migrants, ce qui n’est pas un signe de bonne santé. Son pouvoir d’attraction sur « l’immigration économique » est lui aussi en diminution, ce qui est encore plus inquiétant. En 2015, le nombre de projets d’investissements étrangers en France a baissé de 2%, alors qu’il augmentait en moyenne de 14% dans l’ensemble des pays d’Europe (étude EY 2016). Ainsi, notre pays n’a attiré l’an dernier que 11 nouveaux sièges sociaux, contre 150 au Royaume-Uni.

En cause, le niveau de la fiscalité et son instabilité, le rapport compétitivité/prix défavorable ; le coût des charges sociales. On peut y ajouter le risque politique et celui de la radicalisation d’une partie de la population, qui peut légitimement effrayer les investisseurs. Combien ont déjà décidé au cours des derniers mois de sursoir à leur implantation dans un pays en ébullition, dont on peut craindre qu’il explose bientôt ?

Attirer ou faire revenir des cerveaux

Il faut certes relativiser le problème de l’émigration, notamment celle liée à la « fuite des cerveaux ». Parmi les diplômés de niveau bac + 3 et plus, seuls 4,9% travaillent aujourd’hui à l'étranger, contre 7,7% des diplômés allemands et plus de 16% des britanniques (diplômés ou non), mieux implantés et depuis plus longtemps, souvent pour d’autres raisons. Mais au total, ce sont des centaines de milliers de Français qui ont ou vont quitter le pays, le privant ainsi de recettes, de compétences, d’énergie ou d’idées nouvelles.
C’est là me semble-t-il une question au moins aussi importante que celle de l’immigration. Car cette dernière peut représenter au contraire un apport conséquent dans de nombreux domaines. Il faut d’ailleurs être conscient que nos expatriés sont… des émigrés dans les pays où ils sont installés. Il serait utile de les inciter à revenir, afin de nous aider à appliquer des méthodes, comportements, réformes et solutions dont ils ont découvert ailleurs les bienfaits.

A défaut d’émerger à l’intérieur, le renouvellement nécessaire et attendu par les Français pourrait ainsi venir de l’extérieur, tant sous la forme d’une immigration « maîtrisée » dans ce sens, soit sous celle d’un retour au pays des expatriés partis chercher l’aventure ailleurs. Voici donc une question qui pourrait utilement occuper les candidats à l’élection présidentielle. Il n’est pas certain qu’elle leur apparaisse prioritaire. Ni que les électeurs les pressent de faire des propositions en la matière.

Gérard Mermet, 8 juillet 2016